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Traversée Chagos-Seychelles

Aujourd’hui 15 Mai 2008, nous faisons nos adieux à ceux qui restent derrière. Tout le monde nous répond chaleureusement ; C’est sympa. Le séjour aux Chagos restera à jamais gravé dans nos mémoires ; Nous avons pu goûter à une façon de vivre oubliée. Alors que l’assistanat des sociétés occidentales constitue la norme établie et même celle vers laquelle les moins privilégiés tendent, nous avons découvert la nature brute et appris à accepter ses offrandes. Un comble quand on pense que mon père vivait comme cela il n’y a pas si longtemps en Algérie. Où en serons-nous dans 50 ans ? L’ambiance quant à elle ne nous a guère enchantés ; Des classes se sont rapidement formées. Les propriétaires de beaux voiliers se sont regroupés ; Pour eux pas besoins de chercher de l’eau au puits en charriant de lourds jerricans pleins d’une eau à partager avec les larves de moustiques ; Les dessalinisateurs de ces riches bateaux fonctionnent très bien dans ces eaux claires. Pour eux, pas besoin non plus de pêcher car leurs vastes congélateurs étaient pleins de viande ou poissons et autres denrées alimentaires introuvables sans organisation humaine. Ils ont pêché un peu pour le fun, pour agrémenter le séjour d’une activité sportive ludique. Les femmes de ces bateaux là se réunissaient d’ailleurs tous les matins sur la plage pour effectuer une gymnastique proche du gériatrique, Meng y a été invitée, comme ça, un peu par politesse, celle de ceux qui s’abaissent à faire un geste vers les moins privilégiés, mais la maintenance du bord et la gestion des enfants le matin réclament du temps. Ceux qui se trouvaient là avant l’arrivée de la petite flottille Maldivienne, formaient déjà leur groupe ; Des américains âgés posés un peu comme gérants de l’endroit. L’on surnomma même l’un d’entre eux « the shérif » pour sa tendance à vouloir tout régimenter. Moi qui aime la propreté et les choses plutôt carrées (on ne refait pas l’éducation administrée par un militaire...) je voyais cela d’un bon œil. Et puis il y avait un petit groupe un peu pouilleux avec des bateaux en acier bien rouillés et des fosses sceptiques internes dont les fuites permanentes nous maintenaient tres efficacement à l’écart de leur zone d’ancrage ; Ceux là, se retrouvaient aussi un peu entre eux et constituaient une petite bande à part. S’il y avait eu d’autres familles avec enfants, nous aurions peut être aussi adhéré à un regroupement bruyant de gosses contenus tant bien que mal par des parents tentant désespérément de communiquer entre eux, mais nous étions les seuls donc plutôt à l’écart. A certains âges, les jeunes enfants deviennent difficiles à supporter par ceux qui n’en n’ont jamais eu, ou bien qui en on eu il y a longtemps ; On sent les réticences, les contractions des sourcils de ces vétérans suivant d’un coin d’œil inquiet les trajectoires incontrôlées de notre progéniture lâchée sans guère de retenue dans l’environnement nouveau de leur bateau. Alors les invitations n’ont jamais dépassé le seuil de la promesse prononcée à la va vite entre un « good by » et un « see you later » plus qu’hypothétique.
 
Salomon défile sur notre bâbord, j’ai une angoisse désagréable qui me noue l’estomac depuis la veille du départ. La responsabilité de ma famille, alors que je l’emmène à travers un bout d’océan de 1020 miles nautiques sans aucune possibilité de repli, me hante sournoisement me rappelant à chaque instant combien je l’aime. Je souhaite ardemment que tout se passe bien, que nul malheur ne s’abatte sur mes petites femmes. Les voiles à établir et à régler me ramènent à la réalité du moment. J’envoie le génois en grand ainsi que la grand voile et l’artimon. Pendant une quinzaine de miles nous aurons un vent nous permettant de porter tout dessus. Une fois le bateau réglé, j’observe mes enfants, Julie va bien, mais Carmen ne se sent pas très bien. En effet, nous venons de sortir de la protection de l’atoll et nous sommes maintenant bel et bien en plein océan Indien. Nous passons près du sud de Peros Banios, puis, j’oriente la proue plein ouest, vers les Seychelles. Le courant est de un nœud dans le même sens que nous donc tout va bien. Carmen vomit très dignement en ayant pris bien soin de le faire dans un pot de chambre. Elle a compris que le jet incontrôlé sur le sofa du salon ou sur le lit, ne fait pas partie des jeux qui nous amusent. Ensuite son mal de mer disparait. Par contre, Meng est malade, et le restera durant deux jours.
 
La navigation se poursuit très calmement malgré un roulis désagréable, mais tout est maintenant rentré dans l’ordre. Meng au matin du deuxième jour va beaucoup mieux et nous commençons tous à nous habituer à la routine des grands passages. Il nous faut toujours trois jours pour oublier la date exacte du départ. Ensuite, les jours défilent relativement vite. Pendant la nuit du 18 au 19 mai, le vent se renforce et fait lofer le bateau sans que le petit ST 1000 ne puisse le ramener sur sa trajectoire. Le pilote arrive en fin de course et explose une des courroies de transmission interne ; Je suis forcé de démarrer le pilote principal avec pour conséquence immédiate, une consommation électrique beaucoup plus importante. Le moteur se met à tourner deux fois par jours (soit deux heures) pour garder les batteries chargées raisonnablement. Nous avons maintenant  un courant de surface inverse qui oscille entre 0.7 et 1 nœud et nous ralentit considérablement. Nos moyennes ne dépassent pas 120 miles nautiques par 24 heures. Mais cela nous va bien car le vent est plutôt relax et les nuits son rarement troublées par des grains.
Je dors par tranches de 25 minutes et n’ai pas à gérer de croisement de cargos ; La lune est là pour me tenir compagnie. Les journées s’articulent autour des activités liées à la bonne gestion des enfants et de leur moral. Nous utilisons presque tous les jours une petite piscine gonflable installée au centre du cockpit. Elles adorent jouer là-dedans. Ensuite nous les lavons avec l’eau salée de la piscine et les rinçons à l’eau douce. Elles regardent en moyenne deux films par jour ; Encore un peu de temps gagné sur celui que nous devons leur allouer dans le cadre des jeux et de l’éveil. Nous sommes bien sûr toujours fatigués ; les nuits sont agitées ; Meng doit se réveiller souvent car Julie ne dort jamais d’une traite en navigation, elle a besoin de boire, d’aller aux toilettes ou bien de se rassurer par la présence de sa mère. Moi, je veille souvent, je dois manœuvrer aussi pour maintenir le bateau toujours bien réglé pour des direction et forces de vent qui, par définition, sont des variables qui ne se gênent pas pour varier. Alors le jour venu, les filles se réveillent pleine d’énergie ; Les babillages commencent et s’ajoutent aux bruits divers et variés des innombrables trucs qui s’entassent dans tous les coffres du bateau. Meng se lève et prépare un bon petit déjeuner que nous prenons ensemble ; Une tasse de thé pour les adultes, et des tartines de pain avec du Nutella pour Carmen ou bien des orios (Biscuit doubles au chocolat). Ensuite, les filles regardent un film suivit de la piscine et de la douche. Vient l’heure du déjeuner ; Meng prépare toujours quelque chose de bon qui remplit bien les estomacs. Nous tentons ensuite une petite sieste que Julie accepte de bon cœur mais à laquelle Carmen s’abandonne rarement. Cela me permet tout de même de me reposer un peu de la nuit précédente. Ensuite, les filles jouent entre elles ou bien avec nous. Cela nous amène au diner durant lequel, elles regardent leur second film. Elles vont ensuite se coucher avec Maman qui lit avec elles de nombreux livres d’images. Il leur faut une grosse heure avant de succomber au sommeil. Moi, je veille et prépare la navigation de nuit.
Chaque matin, l’Indi net (c’est ainsi que l'a appelé son fondateur, Rolf de Moana) contacte chaque bateau en cours de passage. Avec nous, navigue Par Par, parti un jour avant nous, que nous rattrapons et dépassons le 7ème jour. Azimut, Moana, et Bag end, Irama Dounia et Saniati (un petit catamaran) se dirigent vers Madagascar directement. Le 5 ème  jour est marqué par le passage d’une perturbation qui nous amène une matinée de pluie permanente ; Nous remplissons le réservoir et prenons une douche ; Tout va bien.
 
Nous arrivons enfin à l’entrée d’un immense haut fond sur lequel sont posées les Iles Seychelloises. Le sable remonte à la profondeur de 60 mètres environ. La mer devient confuse et très inconfortable. De plus, nous devons passer de 5 degrés 30 minutes à 4 degrés 30 minutes de latitude pour atteindre Mahé ce qui nous oriente sur une allure plein vent arrière. J’effectue cette manœuvre en pleine nuit, installe le tangon sur le génois et la grand voile en ciseaux avec une retenue pour qu’elle n’empanne pas car en effet... Ca se met à rouler fortement. Meng se réveille de fort mauvaise humeur avec le bateau qui se balance de droite à gauche avec une amplitude à peine imaginable pour un terrien bien calé sur son fauteuil au centre d’un référentiel immuable. Elle commence à questionner le pourquoi du comment nous bougeons tellement ; Y aurait-il une meilleure route à parcourir, pourquoi d’autres navigateurs ont choisi une route plus au nord pour rentrer sur le haut fond etc... Je ne sais pas quoi lui dire ; Je tente une diversion et installe la ligne de traîne avec le gros hameçon ; « je vais te ramener un poisson ma chérie ». Compte tenu de mon incapacité chronique à sortir notre nourriture de la mer de cette façon, je n’y crois pas tellement, mais cela a pour effet de la calmer un peu. Une demi-heure plus tard, le tendeur que j’ai installé pour absorber les chocs au cas où un poisson se prendrait à la ligne, se tend comme mu par un esprit de la mer. Je n’en crois pas d’abord mes yeux, puis annonce enfin à Meng que nous avons une prise. Elle oublie soudain, mal de mer, mauvaise humeur et inconfort et s’absorbe complètement dans la phase de remontée de ce que nous ne voyons pas encore. La traction sur la ligne indique déjà que la prise est de belle taille. Les enfants sont dans le cockpit complètement excitées par l’événement. Meng filme la scène avec un œil sur les petites qui  tendent leur cou pour mieux voir ce qui se débat au bout de la longue ligne. Bientôt, nous distinguons un missile de couleur vert clair ondulant à la surface de la mer ; Une daurade ! Elle est belle et pèse bien sur la traîne. A droite, à gauche, elle nage presque résignée. Il me faudra deux tentatives pour la remonter à bord car elle se débat furieusement à l’approche de la coque. Finalement, les enfants peuvent la contempler sur le plancher du cockpit ; Elles ne perçoivent pas encore la tristesse de l’acte qui enlève la vie à une si belle créature. Les Seychelles viennent de nous faire leur offrande de bienvenue. Après le dépeçage et le nettoyage du cockpit, la journée se passe calmement dans la joie et la bonne humeur car l’arrivée est toute proche et le réfrigérateur plein de poisson ; Deux éléments qui enchantent notre petite famille.
Je réduis la toile toute la journée et navigue sous génois bien enroulé et grand voile à deux ris toute la nuit. En fin de nuit, j’enroule le génois complètement, car nous sommes encore trop rapides et je tiens à atterrir de jour. Enfin, les premières particules de soleil nous redonnent la vue et nous entrons dans le chenal qui mène à Victoria. Il y a là une zone d’ancrage dans laquelle l’officiel du « port authority » nous a demandé de stationner en attendant la vedette de l’immigration et des douanes. A 7 heures du matin, l’ancre touche un fond que l’on ne voit pas du tout ; Nous sommes de retour chez les hommes et leur pestilence.
Meng et les petites sortent de la cabine et découvrent émerveillées, de grandes montagnes couvertes d’une végétation luxuriante ; C’est beau malgré l’eau dégoûtante !
9 jours et 1020 miles nautiques parcourus, mes petites femmes vont bien, le bateau est intègre ; Je me relaxe enfin...      
 
 


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