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Les Chagos

Après une quasi ligne droite, nous jetons l’ancre en face de l’île de Takamaka ; C’est tout simplement à couper le souffle. Quelle beauté ! L’eau est d’une clarté rare, les coraux sont bien vivants et riches en couleurs. Nous savourons ce moment de plaisir intense. Je m’occupe de mettre l’annexe à l’eau avec le moteur et la nourrice. Je peux enfin conduire ma petite famille vers une petite plage de sable fin sans qu’un connard me réclame de l’argent ou sans qu’une troupe de curieux nous suive partout. Les petites sont ravies de se baigner dans cette eau calme et claire. Nous rencontrons Henri et Touk (un Australien et une Thaïlandaise) ; Ils nous montrent l’emplacement d’un puits pas loin de la plage. Moana, Crimpson Tide et Iolea sont là depuis trois jours... Les autres sont déjà à l’île Boddam en face.
 
Plage des ChagosApres une nuit très calme, le soleil se lève avec les petites. Nous sortons dans le cockpit et découvrons un spectacle fabuleux ; Le plan d’eau est si calme que nulle ride ne le perturbe. Nous sommes suspendus au-dessus de massifs coralliens dont nous distinguons parfaitement les détails. Les poissons sont là pour nous émerveiller, des oiseaux noirs ornent le balcon avant pour la plus grande joie des enfants. Les couleurs sont superbes ; nous rayonnons de bonheur, trop peut être...
Je décide de me baigner avec les petites. Le bateau roule légèrement sur une houle paresseuse qui entre par la passe de l’atoll. Julie est toujours la première à sortir de l’eau car elle ne sait pas encore nager et elle se fatigue plus vite. Meng la réceptionne en haut de l’échelle, la sèche et se tourne juste une demie seconde pour ouvrir le coffre bâbord quand un grand boum suivit des pleurs de Julie nous annonce qu’elle vient de tomber. Je ne m’inquiète pas trop car ce n’est pas la première fois qu’une de nos petites perd l’équilibre. Je remonte avec Carmen pour examiner Julie de plus près ; elle est dans les bras de sa mère. J’observe sa tête attentivement et découvre une bonne entaille sur l’arrière ;Julie blessée à la tête
elle ne saigne pas beaucoup mais il faut agir. Nous ne connaissons rien à ce genre de problème mais il apparaît évident qu’il faut d’abord nettoyer la plaie, la refermer et la maintenir fermée. Je rase une large zone autour de la plaie sanguinolente, nettoie correctement et applique un pansement en ayant pris soin de pincer les bords de la plaie pour la fermer avant de poser l’adhésif. Ca va mieux mais mes mains tremblaient durant toute cette opération. C’est dur de voir son enfant blessée souffrir devant soi. Mais elle va beaucoup mieux à présent et joue avec Carmen. Le choc ne semble pas avoir eu de conséquences plus graves. Nous lançons un appel VHF pour savoir si un médecin ou une infirmière se trouve dans l’atoll. Par chance Dina, la femme de Jacob sur Crimpson Tide, répond ; Elle est infirmière de métier et se propose de nous aider.
Nous embarquons immédiatement dans l’annexe (je découvre au passage une fuite sur la pompe à main de l’alimentation essence) Arrivés chez Crimpson Tide, Dina ouvre le pansement de fortune renettoie la plaie et applique de petits adhésifs pour la maintenir fermée. Cela est suppose remplacer des points de suture. Ensuite elle contacte George qui se trouve sur l’île Boddam ; il est pédiatre !!! Quelle chance de rencontrer un médecin pour enfants en plein milieu de l’océan indien loin de toute civilisation ! Je ne suis pas très satisfait du travail de recollage car les adhésifs collent mal sur une peau qui transpire et qui n’a pas été très bien nettoyée.

Dur de réaliser tout ça sur un enfant qui hurle et se tord dans tous les sens... Nous décidons d’aller en annexe à Boddam, malgré la fuite d’essence, pour montrer Julie au pédiatre. Nous parcourons les 8 kilomètres qui nous en séparent sans encombres. Après les présentations, George, un navigateur américain de 72 ans, ausculte notre petite Julie. Pour lui, c’est bon, il ne faut plus y toucher. Nous faisons un tour à terre pour nous renseigner sur l’organisation générale de cette partie de l’atoll où la plupart des bateaux sont ancrés. George et Ed revenaient d’une partie de pêche à la traîne et venaient de nettoyer un gros tazard (Wahoo en anglais) Les abats sont jetés au bout d’une petite jetée à demi effondrée où une trentaine de requins se les disputent âprement. L’eau bouillonne littéralement sous les assauts frénétiques de ces bestioles ; Des pointes noires. Nous observons la scène avec fascination et un peu d’inquiétude ; la baignade sera peut être un peu moins relax qu’ailleurs. Ed nous offre du poisson. Nous repartons en annexe et regagnons Constante quelque peu émoussés par les évènements de cette matinée. De retour au bateau, j’agrandis la zone rasée derrière la tête de Julie et installe un pansement durable à la place de la compresse et du bandeau posés par l’infirmière. Nous sommes rassurés par la présence d’un pédiatre en ce lieu, mais aussi par le comportement de Julie qui semble avoir complètement oublié l’incident. Carmen aura montré une forte propension à la curiosité en voulant regarder de très près ce qui se passait avec sa sœur. Je l’avais sur les genoux ou bien sur les épaules rendant mes faits et gestes difficiles. Une fois de plus il a fallu sévir ; J’espère qu’elle n’aura pas de cauchemars.
Le lendemain nous passons un peu de temps avec Henri et Touk ; ils nous montrent comment arriver au cœur d’un jeune palmier pour en extraire une fibre tendre et succulente ; Il est dommage tout de même de sacrifier tout un arbre pour si peu de nourriture. Heureusement, ce ne sont pas les palmiers qui manquent ici et leur devenir ne semble pas poser de problèmes... nous picniquons sur une plage. Nous sommes heureux de vivre si simplement.
 
Carmen Julie et les oiseauxLe lendemain, je décide de tenter ma chance au fusil harpon. J’ai pêché aux Caraïbes, en Méditerranée et aux Maldives sans problèmes de cette manière, ayant même acquis une certaine dextérité dans l’art de plonger en apnée pour tirer des proies quelque fois au-delà des 15 mètres. Ici, cependant, les données semblent totalement différentes notamment à cause de la présence de nombreux requins visibles du bateau. Je me mets à l’eau et commence ma recherche ; Sous le bateau, rien à signaler. Il me faut m’éloigner d’une centaine de mètres pour atteindre un massif de corail intéressant.

Mais au contraire de ce à quoi je m’attendais dans un endroit vierge comme celui-ci, il n’y a pas beaucoup de poissons. J’effectue quelques apnées pour me mettre dans le bain sans déceler la présence de poissons intéressants. En remontant d’une apnée à 15 mètres, un beau poisson argenté (spanish maquereau) passe près de moi, mais je n’ai pas le fusil dans la bonne orientation ; Le temps de le redresser et d’ajuster, il est déjà un peu trop loin pour tirer. J’appuie sur la gâchette ; la flèche bondit en avant et le pénètre derrière l’œil droit sans toutefois le traverser. En trois contorsions il s’est dégagé et s’enfuit je ne sais où. Le temps de recharger le fusil, je jette un coup d’œil autour de moi : 6 ou 7 requins m’entourent calmement. Pas de mouvements brusques ou de comportement agressif ; Ils me suivent jusqu’à 50 mètres du bateau que j’ai bien sûr décidé de rejoindre au plus vite sans exciter mes partenaires du moment. Je suis heureux de n’avoir pas gardé le poisson car je me serai trouvé en mauvaise posture avec tous ces requins. Je ne tenterai plus ma chance au fusil à l’intérieur du lagon. Dans la nuit, un grain assez violent nous maintient éveillés pendant deux bonnes heures car le vent nous pousse vers la côte de Takamaka. Les instruments sont en veille notamment l’alarme GPS au cas où l’ancre déraperait, ce qu’elle fait le temps de se repositionner dans un petit espace de sable et le bateau s’immobilise pour de bon.
17/04/2008
Au matin nous levons l’ancre pour nous rendre à l’île Boddam ; Julie a un second rendez-vous avec le pédiatre. Cette fois-ci nous jugeons plus sage de nous y rendre avec Constante. Malgré la veille sérieuse de Meng, nous manquons de très peu de nous emplâtrer une patate à peine visible sur tribord. Heureusement Meng la voit au dernier moment ce qui me permet d‘effectuer une marche arrière très vigoureuse. Nous avons eu chaud ! L’ancre est jetée dans 13 mètres de fond assez loin du rivage mais il y a là près de 25 voiliers. Une grosse patate se tient juste derrière nous ; il faudra ouvrir l’œil. George ausculte Julie une seconde fois ; Tout va bien, le pansement est changé et nous continuons notre exploration de cette partie de l’atoll. Quelques navigateurs pratiquent la pêche à la traîne régulièrement à l’extérieur de l’atoll. Nous allons à terre et sommes accueillis par une horde de petits moustiques voraces. Les petites sont littéralement attaquées de toute part ; Nous fuyons une fois de plus vers Constante où nous retrouvons le calme. Sous l’échelle de bain il y a en permanence des poissons plats en forme de disque qui se nourrissent de tout ce que nous rejetons ; Ils apprécient tout particulièrement les petites crottes molles de Julie qui les leur jette quand elle a fini son affaire dans le pot de chambre rose. Il faut voir avec quel engouement ils gobent tout ça en un rien de temps...
Nous repartons à terre le lendemain pour laver le linge et brûler nos ordures. Tout est organisé y compris la séparation des déchets. L’eau du puits est claire et ne sent pas l’œuf pourri... Meng commence à s’impatienter car je ne lui ramène toujours pas de poisson alors que les autres équipages reviennent de leurs expéditions en dinghy, chargés. Décision est prise de tenter notre chance à l’extérieur de l’atoll avec une ligne de traîne. Tim, un Australien débrouillard, sera aussi sur le tombant avec ses lignes. Pour sortir du lagon, nous nous dirigeons vers une passe peu profonde à l’ouest de Ile Anglaise. De petits rouleaux se forment et projettent le dinghy en l’air  en nous arrosant copieusement. Meng pousse des hurlements de terreur tandis que les enfants rient à gorge déployée. Enfin en eau calme de l’autre côté de la barre, nous traînons notre ligne, évidemment sans succès. Tim, que nous croisons au bout de 20 minutes, en a déjà attrapé 4 ; C’est frustrant. Puis, sur le retour, quelque chose de très gros se prend à l’hameçon et embarque le fil, je ne peux pas le tenir. Nous ne saurons jamais ce que nous avons failli prendre car après 3 minutes, la ligne se rompt. Nous rentrons bredouilles une fois de plus, mais l’excitation est là car nous avons tout de même eu une belle touche. Je ramène la famille au bateau et repars en annexe seul, munis d’une ligne plus costaude et un bas de ligne en acier inoxydable. Cette fois-ci cela devrait fonctionner. De retour à l’extérieur, je déploie la nouvelle ligne ; elle se prend aussitôt dans le corail. Je ne suis décidément pas doué pour ce genre de pêche. J’ai emmené par simple curiosité, mon grand fusil, au cas où... Je me mets à l’eau pour décrocher mon leurre et découvre un paysage magnifique. Le massif de corail s’avance en pente douce jusqu’à un tombant vertical très spectaculaire dont l’arête se situe à une quinzaine de mètres de la surface. Au-delà, c’est le grand bleu. Je suis fasciné ; J’effectue quelques apnées. Je vois des mérous qui se baladent en haut du tombant. Je retourne au dinghy et récupère mon fusil. Au bout de
15 minutes un requin est sur la zone ; Il nage lentement, proche du fond ; Je note mentalement sa position et le suis du coin de l’œil. Je plonge sur un joli mérou et le tire, mais la flèche le pénètre trop bas dans l’estomac, il se débat et se dégage en y laissant les tripes.

La frénesie des requinsLe requin inspecte le corail au-dessus duquel s’est réfugié la bête blessée. Moi je remonte sur l’annexe ; Il faut aller ailleurs à cause de la présence de ce requin. Je me déplace et remouille à 200 mètres plus loin. Après quelques apnées supplémentaires, un mérou encore plus grand m’offre la possibilité d’un bon repas. Je descends doucement et le tire ; La flèche le traverse de part en part et je remonte sans plus m’en préoccuper. Il faut vite dégager la zone et réintégrer le dinghy le plus rapidement possible. Une fois à bord, je ramène le mérou et le plonge dans le seau que j’amène toujours au cas où... Il pèse au moins 6 kilos ; C’est un beau poisson qui fera la joie de ma petite famille. Après nos tentatives infructueuses à la ligne, je sens un sentiment de fierté m’envahir ; me voilà capable de nourrir mes proches au sens brut du terme et sans le moindre intermédiaire. De retour au bateau, je nettoie le mérou et en extrais de superbes filets dont l’un d’eux part immédiatement sur la poêle pour le déjeuner des enfants. Carmen qui fait généralement la fine bouche avec le poisson, engloutit goulûment une bonne partie du steak. Tout va bien et j’en suis heureux. Le soir même, une réception est organisée par les Anglo-saxons à terre pour fêter la pleine lune ; C’est la « full moon party » Soirée sympa sans plus à laquelle je participe sans Meng car les filles se sont endormies au moment du départ vers la plage.
 
Le lendemain se passe tranquillement ; nous profitons de la marée basse de pleine lune pour effectuer une marche sur le platier avec les enfants. Le paysage est superbe et les enfants découvrent toutes sortes de petits animaux comme les étoiles de mer, les bénitiers qui se referment dès qu’on leur tape dessus, les concombres de mer et autres oursins ; Nous rencontrons même un petit requin nageant dans 20 cm d’eau. Les filles sont heureuses. Le lendemain, rendez-vous est pris avec l’équipage d’un bateau français ; Pierre, Anne et Guy me suivent avec leur annexe pour aller plonger et chasser au fusil sur le tombant du récif à l’extérieur de la passe. Arrivés sur les lieux, nous jetons nos ancres ; Moi plus près du tombant où se trouvent les gros poissons. Au bout de vingt minutes, les amis se replient vers des eaux moins profondes. Un requin se trouve déjà sur la zone une fois de plus. J’aperçois soudain un job ; C’est le nom anglais d’un poisson argenté de 80 cm de long à la chair très fine. Après une petite poursuite, j’arrive enfin à distance de tir, il est un peu loin, mais je tire quand même. La flèche le pénètre suffisamment pour qu’il ne puisse pas se décrocher. Le dinghy est tout proche, heureusement car le requin est déjà là ; j’ai le temps de le voir tourner autour de ma prise sans l’attaquer. Je remonte promptement dans l’annexe avec fusil et poisson. Encore une très belle prise. Je songe à rentrer vers le bateau, mais les amis veulent continuer à pêcher ; Erreur ! Je suggère de bouger de deux cents mètres au moins, plus loin ; Je découvrirai très vite que cette distance est loin d’être suffisante. Nous retournons à l’eau ; il y a là un requin, comme d’habitude. Je plonge sans aucune pression, pour le plaisir car j’ai mon compte de poisson. Un fort courant s’installe et me déporte un peu loin du dinghy. Je décide alors de revenir vers lui tout doucement pour ne pas brûler trop d’énergie. Je plonge à 15 mètres environ et je tombe sur une énorme raie manta. Quel superbe spectacle ! Elle plane majestueusement et passe sous ma position, une dizaine de mètres plus bas. Elle fait au moins 5 mètres d’envergure ; Aucuns mouvements ne semblent l’animer, pourtant elle glisse sans efforts le long de la paroi du tombant ; que c’est beau ! Je la suis et replonge trois fois avant de la voir disparaître dans le bleu foncé de l’océan. Dix minutes plus tard, alors que je me rapproche de mon dinghy, je plonge à nouveau et vois une seconde raie manta, plus petite que la première et moins foncée. Elle est tout de même de taille très imposante. C’est magnifique et j’exulte, seul dans cette immensité. Un peu plus loin, je descends sur un mérou tellement grand que je n’envisage même pas de le tirer. Je le rejoins sur le tombant et lui fais un clin d’œil. J’arrive enfin à la hauteur du dinghy quand j’aperçois un groupe de poissons assez foncés de la famille des snapers. Je descends sur eux doucement. A mon approche, ils s’enfoncent un peu plus profond, mais je parviens à portée de tir de l’un d’eux. Erreur, grave erreur ! Je décide de tirer. Je suis trop profond, je le sais, mais je tire malgré tout. Le flèche le pénètre de part en part ; Pour l’instant, un sans faute. Immédiatement et sans plus m’occuper du poisson, je remonte en donnant de grands coups de palmes. Arrivé au bord du tombant, je vois un requin ; il se dirige vers le poisson... J’oblique ma remonte vers l’intérieur du récif pour tenter d’atteindre le dinghy avant que le requin n’aie le temps de s’attaquer à mon poisson, mais j’en suis malheureusement encore loin. Je change de position car le requin est maintenant presque sur ma flèche située sous mon corps au bout d’un filin de 2m50 de
Crabe des chagoslong et du fusil que je traîne à bout de bras. Je me mets à nager en marche arrière pour bien contrôler la situation et ne rien perdre des actions du requin. Il se dirige tranquillement sur le poisson et en dévore les ¾ d’un coup de mâchoire. Je vois une découpe nette en arc de cercle parfaitement dessinée sous la tête du poisson. Je suis encore sous l’eau à cet instant quand, dans le 10ème de seconde qui suit l’attaque du requin, 6 ou 7 de ses potes déboulent immédiatement sur ma flèche comme des torpilles. En un instant, c’est la furie, les requins sont partout nageant à des vitesses incroyables. J’ai l’impression de bouger au ralenti ; Mes réactions sont bien trop lentes pour imprimer une quelconque direction vers une issue que je devine tragique. Une fois de plus, je me trouve dans une situation extrêmement dangereuse sans avoir eu la moindre intention de m’y fourrer... J’arrive à la surface, avec des requins qui me frôlent de chaque côté du corps. J’en ai qui me passent dans les palmes. Je ne comprends naïvement pas pourquoi je les ai aussi autour de moi alors que le poisson se trouve à 5 bons mètres de mon corps. C’est trop rapide, je suis complètement épouvanté dans une eau qui bouillonne d’ailerons de requins. Je nage en marche arrière et vire de droite à gauche en tentant stupidement de voir ce qui se passe car pour agir, il faut d’abord voir, puis analyser pour enfin prendre une décision ; à droite, en haut, en bas, à gauche, crier, gesticuler ; Je suis trop lent, je ne contrôle plus rien, je serre les dents sur mon tuba pour peut être repousser le moment inéluctable ou ils commenceront à s’attaquer à moi. Un coup d’œil rapide sur la flèche et je vois ce qui me fait enfin lâcher mon fusil ; un requin l’a prise en travers de sa gueule et la secoue de droite à gauche avec une énergie à peine descriptible alors que les autres s’entremêlent en une aberration de mouvements frénétiques. Il me faut quelques secondes pour établir assez de distance entre le fusil et moi ; Dieu qu’elles me parurent longues avec la crainte de sentir une mâchoire se refermer sur ma chair à tout instant. Un dernier regard sous l’eau et j’aperçois au loin une grappe de requins massacrant furieusement ce qui doit rester de mon fusil. Je suis sous le choc et ne remonte même pas sur l’annexe ; je reste accroché à une des poignées en regardant sous l’eau si l’un d’eux revenait vers moi, mais non, c’est fini. L’annexe des Français est là ; ils m’ont rejoint, croyant que je nageais parmi des dauphins. Je rigole, mais c’est un rire nerveux. La crainte réelle du requin vient de naître en moi. Comment m’ont-ils épargné et pourquoi ? Je ne le sais pas et ne le saurai jamais. Il n’aurait fallu qu’une bouchée et c’en était fini. Il est difficile d’imaginer ou de mesurer le degré de folie carnassière que peuvent atteindre ces créatures lorsqu’elles perçoivent la détresse et le sang.
A combien de chances ai-je le droit dans cette vie ? Les compteurs sont de nouveaux à zéro et je redémarre une fois encore, très secoué, mais heureux de revenir vers ma famille en chair et en os avec en prime, un bon poisson. Le soir même, j’établis un excellent contact radio avec Papa qui me sermonne fort justement sur le danger réel que constituent les requins pour un chasseur isolé. J’ai bien compris, mais en même temps ce monde marin m’attire ; Je m’émerveille de la rencontre inattendue que l’on peut vivre avec un de ces monstres marins. Il nous a fallu venir aux Chagos pour enfin observer un univers grouillant de vie animale. Ici, les raies manta géantes côtoient des troupes de centaines de dauphins au milieu desquels j’ai nagé il y a deux jours. Les requins infestent ces eaux, mais qu’ils sont beaux à observer ! Des mérous magnifiques remontent du tombant pour venir nous regarder à distance. Il y a même des bancs de thons géants qui passent tout près de l’atoll.
 
Le 25/4/8
Nous décidons d’explorer l’Ile Boddam ; Papa nous a parlé à la radio d’un registre papier sur lequel les navigateurs de passage inscrivent un message. Nous marchons le long de chemins à peine entretenus par les navigateurs et découvrons les restes de ce qui fut un village de Chagossiens. Il y a là même une église à ciel ouvert,  elle a perdu son toit depuis bien longtemps ; Peut être Dieu entend-t-il mieux les prières... Pour intéresser nos enfants. Nous décidons, par exemple, de trouver ces fameux crabes de cocotier dont tout le monde nous dit qu’ils peuvent atteindre des tailles impressionnantes. Pour l’instant nous n’en avons pas vu un seul. Nous voici donc partis en expédition familiale, caméra au point pour tenter d’en filmer un. Nous dénichons un crabe de taille moyenne caché sous les tôles ondulées pourries d’un ancien dispensaire en ruine. Les petites sont excitées comme des puces et veulent le voir de très près tout en restant bien à l’abri derrière nos jambes ; Du grand bonheur tout ça ! Le soir, j’entre dans le cercle des valeureux du volley ball ; Moyenne d’âge 60 ans, j’explose tout le monde dans tous les secteurs du jeu. Je n’ai pas trop de mérite sur ce petit court sablonneux perdu au milieu de l’océan indien ; Ma carcasse répond encore suffisamment aux impulsions, somme toute plus rarissimes et moins précises, de mon cerveau. Certains joueurs sont de véritables intergalactiques trous noirs ; la balle se dirige vers eux mais n’en ressort jamais... J’ai quand même réussi à me fracturer le petit orteil du pied gauche en essayant d’empêcher la balle d’atteindre l’un d’eux de manière à l’exploiter en action de jeu constructive.
Dommage ! Il s’agissait d’une adorable petite philippino qui, en parlant de trou noir, avait sans doute mieux à faire que de se trouver sur un court de volley ball... Je suis vraiment mauvaise langue car elle, au moins, pouvait servir et atteindre l’autre côté du filet... Je pense à mon père qui, il y a onze années, en remontrait certainement aux amis anglo-saxons sur cette même surface sous ces mêmes cocotiers. Nous retentons notre chance de nouveau sur le dinghy pour aller pêcher en famille à la
Crabe aux Chagostraîne à l’extérieur de l’atoll. Nous n’avons pas de gilets de sauvetage, mais j’équipe tout de même la petite embarcation gonflable avec une bouée fer à cheval, les petites brassières flottantes aux bras de Julie et une VHF submersible portable, au cas où... Puis nous ne sommes pas seuls car trois autres dinghys sillonnent la même zone en quête de poisson. Nous voici donc à bord de l’annexe à tirer une ligne munie d’un leurre. Nous en essayons trois différents avec des vitesses à chaque fois lentes ou rapides pour chaque leurre ; Rien !! Pas même une algue. Une heure plus tard et dix litres d’essence en moins dans le réservoir (on s’est acharné cette fois-ci) nous baissons les bras et décidons de revenir au bateau. Nous nous trouvons à ce moment là près de Ile Anglaise à l’extérieur. Nous nous en rapprochons jusqu’à naviguer dans 4 ou 5 mètres d’eau pour pouvoir l’admirer, à défaut d’attraper du poisson. Je traîne toujours le dernier leurre essayé, un gros rapala argenté à tête rouge ; Soudain, une touche ! Au comble de l’excitation, je m’écarte de l’île et remonte la ligne furieusement en espérant qu’un requin n’aura pas ce poisson avant nous. A grands coups de bras, la prise dont nous ne discernons pas encore l’identité se rapproche. Nous la découvrons enfin, il s’agit d’un mérou de belle taille ; Quelle aubaine ! Pour notre premier poisson capturé à la traîne, nous sommes gâtés car celui là sera succulent. Nous en capturons comme cela deux autres. Meng est heureuse, les enfants sont ravies et moi, fier comme Artaban (je ne connais rien de cet Artaban ni encore moins pourquoi on dit de lui qu’il est fier...) Encore une superbe journée aux Chagos. Le soir même Julie tombe malade ; il nous faudra trois jours et l’observation de George pour démarrer les antibiotiques. Elle sera vite rétablie grâce à eux.
 
Le jour du départ approche et nous décidons de revenir sur Takamaka pour y passer nos quelques derniers jours. L’ancre remonte avec quelques difficultés car le moteur électrique du guindeau décide de rendre l’âme à ce moment là. Je tenterai une réparation à Takamaka. Une heure plus tard nous sommes ancrés entre Takamaka et Fouquet sur la lisière d’un banc de sable. Il y a là Par Par (Henry et Touk) et Mélancolie (Jean-Pierre et Nelly) L’endroit est magnifique comme à notre arrivée. Nous nous régalons de baignade, de réunions entre amis et même de pêche ; nous réussissons à capturer trois Red Snappers avec des leurres fabriqués de façon artisanale et offerts par Manu d’Erias ; Nous le remercions infiniment. Julie est maintenant complètement guérie, nous sommes le jeudi 15 mai. Nous remontons l’ancre grâce au guindeau, mais il se meurt de nouveau avec 6 mètres de chaîne à remonter manuellement. Je croyais avoir effectué une réparation définitive... Je termine la manœuvre à la main et oriente l’étrave de Constante vers la sortie de l’atoll ; nous partons vers les Seychelles


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