Accueil / home ConstanteSeychelles-Mayotte

English Francais

Traversée Seychelles Mayotte

Samedi 26 Juillet 2008.
Le vent est fort en cette matinée, mais nous ne partons pas encore aujourd’hui, nous avons planifié d’effectuer notre sortie avec l’immigration qui doit venir à bord près du quai des coast guards, et de nous rendre ensuite à la baie de Beau Vallon située à 10 miles au Nord de Mahe. Ensuite nous partirons le lendemain vers Providence si le vent et son angle le permettent. Nous voyons Kind of Blue qui se trouve au mouillage de la quarantaine. Je l’ai ai eu à la radio hier... mon estomac se noue d’avantage ; ils ont souffert.

Dimanche 27 Juillet 2008 a 12h30,
Voilà c’est parti! J’ai envoyé l’Artimon à 1 ris, la grand voile à 2 ris et la trinquette en grand. A l’extérieur le spectacle que nous offre Mahe et plus particulièrement la baie de Beau Vallon où nous venons de passer notre « veillée d’arme » est glauque. Les montagnes environnantes sont noyées sous une couche de nuages épais desquels suintent des averses quasi constantes. Des rafales de 30 nœuds, suivies de calmes soudains, nous cueillent au passage pour nous donner une petite idée de ce qui nous attend à l’extérieur ! Une des écoutes de trinquette est prise sous le siège tribord qui chapote une bouche de ventilation du pont ; je ne l’ai pas remarqué. Le siège explose sous l’impulsion d’une de ces rafales. Nous ne sommes pas encore sortis de la baie que nous déplorons déjà une première avarie. Meng me regarde ; je lis l’angoisse dans ses yeux, « devrions nous attendre ? » me demande t-elle . Je balaye cette idée nerveusement car pour moi, il n’y a pas de retour possible à cet instant. Il en faudrait beaucoup plus pour faire demi-tour. Il nous faut attendre d’être bien engagés vers notre destination pour réellement voir si nous pourrons continuer.

Mon estomac est complètement noué depuis que nous avons pris la décision de partir, il y a de cela trois jours. Beaucoup nous ont donné des avis contraires nous demandant même d’attendre un mois et demi supplémentaires, mais la météo semble confirmer une ouverture correcte pour effectuer le passage de Mahe à Mayotte. Je sens dans les regards une muette désapprobation ; tous pensent aux enfants et à l’épreuve que je vais leur faire subir. Ils ont peut être raison, j’ai peut être tort ; je sens pourtant que le moment est bon. En juillet et aôut, les vents du sud est sont forts et la mer est forte à très forte localement en général près du Cap d’Ambre au Nord de Madagascar. Kind of Blue ; un Van de Stadt en aluminium construit pour les grandes navigations est parti il y a près de deux semaines pour rallier Madagascar. Sa stratégie était de passer bien au Nord du cap d’Ambre par le Nord de l’atoll d’Aldabra pour éviter les grosses conditions proches du Cap.
Ils ont été obligés de faire demi-tour à la hauteur d’Aldabra alors qu’ils étaient presque sortis d’affaire, pour cause de rupture du bas hauban bâbord. Mon esprit revient sur ce regard fugace hier alors qu’ils sont au mouillage de la quarantaine au retour de leur tentative. Alors que nous annoncions notre départ sur le réseau « Indi net », nous avons échangé quelques mots avec Fred et Lorie sur leur mésaventure. Les quelques détails que nous recevons nous glacent d’effroi et je transpire en mon fort intérieur ; bas-hauban cassé, voiles endommagées, chaise du balcon avant explosée, fissure à la coque au niveau du réservoir de fuel qui les a obligé à utiliser un jerrican pour séparer l’eau de mer du reste du fuel, et ce pour ne citer que quelques uns des dommages créés par des vents de plus de 40 nœuds et des vagues dont la taille a été évaluée à plus de 5 mètres... Deux autres navigateurs en mer au même moment ont rencontré des conditions similaires.

Je me sens faible car le stress me tenaille l’estomac. Mais nous partons tout de même. Je me fie à la météo et décide de ne pas attendre un ou deux mois supplémentaires une éventuelle amélioration durable des conditions sur cette zone. Au moins, nous pouvons compter sur une forme de régularité sans surprises ; c’est fort, il faut l’accepter.

Alors c’est avec les dents et tout le reste serrés que je pointe l’étrave de Constante vers le Sud Ouest. Je serre le vent au plus près pour voir quel angle le voilier sera capable d’accomplir. Si l’angle est mauvais, nous irons à Desroches sur le groupe des Amirantes ; c’est à 150 miles de Mahe, si l’angle est meilleur, nous mettrons le cap sur Providence située à près de 400 miles au Sud Ouest. Il apparait rapidement que cela ne sera pas une partie de plaisir ; les vagues sont importantes, le vent souffle entre 20 et 25 nœuds. Je renvoie la grand voile à un ris seulement car nous étions sous toilé. Toute la famille est à l’intérieur. Meng est déjà malade et malgré les conseils de Papa, ne veut pas prendre de médicaments anti -mal de mer ; elle ne veut pas être complètement abrutie par ces pilules qui assomment l’individu et l’obligent à dormir. Elle désire conserver une certaine marge de manœuvrabilité au cas où il faille vraiment intervenir et apporter son soutien auprès des enfants si la situation se dégradait réellement. Les filles semblent bien s’accommoder de la situation ; elles jouent calmement. Vers le soir, nous prenons la décision de ne pas nous rendre à Desroches car le mouillage est de mauvaise tenue et l’atterrissage devrait s’effectuer de nuit. Nous poursuivons au plus près du vent vers la pointe sud des Amirantes. A la tombée de la nuit, les filles se ruent sur le lit de la cabine arrière et s’éclatent à jouer grâce aux mouvements et à la gite du bateau. A ce moment là, je n’imagine même pas que Carmen sera malade pendant trois jours durant...

Le calme est revenu à l’arrière et nous nous préparons à rentrer dans la nuit quand Carmen nous inonde la couchette d’un vomi aussi puant qu’abondant ; c’est l’horreur ! Elle pleure, submergée de larmes et de vomi et moi, je nettoie tout tant bien que mal. Nous nous replions tous dans le carré car la cabine arrière ne tente plus personne. De plus les WC décident de ne pas fonctionner avec cette gite ; est- ce la gite ? Est- ce l’usure ou une combinaison des deux ? Le résultat prend la forme subtile d’une odeur d’excréments récemment déposés absolument répugnante ; ça commence bien. Les minutes qui passent au ralenti semblent éterniser notre lente souffrance. Le bateau s’est transformé en essoreuse de machine à laver. L’apesanteur semble avoir décuplé et nous sommes tantôt scotchés aux parois du voilier ou tantôt expulsés vers le côté opposé. Julie voyant l’état de sa sœur nous envoie un bel exocet à son tour ; re-nettoyage, réorganisation etc. Je m’occupe de tout ; Meng est aplatie sur la banquette du carré, incapable du moindre mouvement. Les enfants pleurent, réclament une douche... Ca risque d’être très dur !

La nuit s’installe, le vent s’intensifie et atteint 30 nœuds sous les rafales. Le bateau souffre et plonge durement au fond de lames désordonnées. Meng découvre les joies de ce genre de navigation ; elle croit tout d’abord que nous avons heurté quelque chose de massif quand elle entend pour la première fois les explosions de certaines vagues sur la coque suivies des mini raz de marée qui courent sur le pont et viennent buter contre la capote. Je lis l’épouvante sur son regard, mais je la rassure ; tout ceci est normal. Elle ne sait pas alors que mon esprit torturé par le stress et l’inquiétude lutte pour garder cohérence et self contrôle. J’avais oublié combien la mer est dure quand elle s’énerve un peu. Je porte mentalement mon attention sur les éléments qui composent le gréement dormant ; est ce que les haubans vont tenir les chocs, présentent-ils des points faibles que je n’ai pas su déceler ? Me voici parti dans le délire de mon imagination ; que se passerait-il si nous perdions le mât ? Et je stresse...

Est ce que le bruit sourd qui provient du talon de la mèche de safran est avant coureur d’une panne de gouvernail catastrophique ? Je l’ai contrôlé sous l’eau plusieurs fois ; il s’agit d’un jeu au niveau du palier inférieur du safran, mais je stresse...
Un regard sur mes enfants et ma femme malades, et je stresse...

Lundi 28 Juillet 2008.
La petite famille reste à l’intérieur, tous sont malades y compris le skipper ; en effet, je ne me sens pas très bien et ne présente aucun appétit. Pas d’amélioration, au contraire, Carmen vomit 6 fois dans la journée. Je n’arrête pas de nettoyer. Elle est très faible et reste allongée en permanence. Même chose pour Meng et Julie. Je reprends la deuxième bande de ris dans la grand voile car le vent souffle maintenant de 25 à 30 nœuds. Constante se traine à 2,5 nœuds contre les vagues et ce vent puissant. L’objectif est maintenant très clair ; il faut s’arrêter à Providence si le vent nous permet d’atteindre cette île car nous devons nous reposer et attendre de meilleures conditions pour effectuer le reste du trajet. La journée se passe lentement à attendre que les minutes succèdent aux minutes. Le bateau lutte et monte à l’assaut de grosses vagues qu’il dévale ensuite en buttant parfois contre de mini murs d’eau causés par de courtes et abruptes vagues secondaires. L’éolienne est arrêtée car elle produit beaucoup trop.
Le pilote heureusement fonctionne à merveille ; c’est dur !

Durant la nuit de ce lundi, la mer et le vent se renforcent d’un commun accord ; ils n’ont pas dû se consulter longtemps pour prendre la décision... Le pont est balayé régulièrement et le cockpit est trempé. Heureusement, le stade de la déferlante est loin d’être atteint.

Le lendemain, le jour se lève sur une mer forte et irrégulière. Je n’ai pas pu comprendre ce que me disait Papa à propos de la météo à cause des interférences créées par le pilote. Les équipets situés dans le cockpit à tribord se sont remplis d’eau de mer et de l’eau s’infiltre par des fuites dont je ne soupçonnais pas l’existence à l’intérieur du bateau. Evidemment, avant de trouver la cause, j’ai dû batailler pour assécher mes compartiments d’outillage intérieurs et observer le phénomène pour enfin comprendre d’où cette eau de mer provenait ; et encore du stress. Il faut se trouver à bord d’un voilier en haute mer avec une famille pour mesurer l’ampleur du stress que provoque l’intrusion d’eau de mer à l’intérieur. Dans l’après midi, et après avoir tout asséché et nettoyé, je recouvre les équipets avec des sacs plastiques et de la bande adhésive. Les conditions sont plus clémentes, la fuite est arrêtée ; soulagement.

Nous alimentons Carmen à toute petite dose de lait et d’eau pour la maintenir hydratée. Julie va mieux ; elle reprend des couleurs et recommence à explorer son environnement immédiat. Nous nous terrons au creux de notre cocon, à l’intérieur du bateau, le calme règne par rapport à l’extérieur. Je m’occupe de l’intendance ménagère et des petites. Nous mangeons des raviolis froids ou des petits plats préparés avant le départ par Meng.
Les cheveux de mes filles
Nous sommes tous très proches, assis sur le plancher de notre carré. Nous formons à ce moment là une cellule très homogène que les conditions de vie difficile harmonisent en cet espace restreint.

La nuit arrive ; seule Julie rejoint la cabine arrière redevenue à moitie décente. Le vent s’intensifie toujours lorsque la nuit survient et nous continuons notre lente descente vers Providence.

Mercredi 30 Juillet 2008.
Carmen parvient enfin à digérer son biberon de lait entier ; nous complétons avec des biscuits ; elle sourit enfin. Même Meng commence à émerger de sa torpeur. Les conditions oscillent entre force 6 et 7 ; la mer est forte. Un regard sur le flanc tribord alors que je nettoie pour la nième fois le seau de d’urine d’une des petites, me renseigne sur le fait que le « chanfrein » comme l’appelle mon frère Marc, pendouille lamentablement sous l’eau. C’est un gros boudin de caoutchouc blanc qui joue le rôle de pare-choc. Il est encore maintenu au bateau à ses deux extrémités. Au prix de beaucoup d’efforts je parviens enfin à le sécuriser sur le bastingage de l’avant à l’arrière du voilier ; encore un truc qu’il faudra réparer en arrivant.

La progression est aussi laborieuse ; le GPS indique 2,5 nœuds sur le sol, mais le bateau avance ; c’est un bon marcheur ! Nous commençons à penser à l’arrivée qui devrait être pour le lendemain en fin de journée. Encore une nuit dure avec un vent oscillant entre 25 et 33 nœuds ; l’allure est toujours le près serré.


Au lever du jour en ce Jeudi 31 Juillet 2008,
Nous naviguons sous trinquette, grand voile à trois ris et artimon à un ris. Nous avons gagné un peu d’angle sur la trajectoire initiale ; je peux enfin ouvrir les voiles un tout petit peu pour nous décoller de ce satané près serré. Au fil des heures qui passent, mon anxiété s’apaise ; le bateau tient bien le coup, les enfants sont sorties de leur mal de mer et Meng se sent beaucoup mieux. Pourtant, dehors, « ca piaule » comme on dit et les vagues sont assez impressionnantes. A cet instant, les enfants et leur mère n’ont toujours pas mis le nez dehors et n’en exprime pas la moindre envie. Pour Meng, c’est plus subtile ; elle a peur de se faire peur...

Vers 16 heures, je décide d’envoyer la mécanique car je voudrais arriver avec encore un peu de lumière du jour pour mieux négocier notre atterrissage. Déjà, je m’aperçois que la carte papier n’est pas juste ; le point GPS nous a positionnés trop à l’ouest de la position décrite sur la carte. Heureusement que le moteur nous a rapproché de l’ile de manière à nous en apercevoir et à corriger à vue. Après 4 heures de moteur, nous mouillons enfin à ½ kilomètre de la plage par 5,5 mètres de fond ; il est 20 heures. Le clapot est important ainsi que le roulis, mais quel bonheur de s’être enfin arrêtés ! Nous sommes fatigués mais heureux. Nous venons de parcourir 360 miles nautiques à la vitesse moyenne de 2,8 nœuds à l’heure ! Autant dire que nous nous sommes trainés, mais l’état de la mer ainsi que l’allure du près serré ne nous ont pas laissé de choix ; ensuite, j’ai réglé le voilier de manière à ne pas le brutaliser. Tout va bien ; nous sommes a l’ancre dans le noir et sous un vent de tout les diables, mais Meng et moi nous regardons, nous nous sourions ; ca veut tout dire.

Enfin une nuit sans réveil. Malgré les mouvements du bateau, je dors d’une traite, comme une masse.

Vendredi 1 Aout 2008.
Ca doit déferler sur les autoroutes françaises, mais ici, c’est...isolé. Nous faisons le point, rangeons, nettoyons et le bateau retrouve vite une belle allure. Vers 10 heures, une embarcation provenant de l’île se présente ; il y a la 3 Seychellois. Nous échangeons quelques mots en anglais, mais la pluie s’abat sur eux ; ils reviendront dans l’après-midi. Je plonge dans une eau extrêmement claire et inspecte la coque, le safran, l’hélice etc. Tout est en ordre ; pas de dégradation apparente. Je poursuis mon inspection et plonge sur l’ancre ; le fond est plat, constitué de corail sans aspérités. Je découvre l’ancre posée sur son flanc avec juste 1 cm de sa pointe fichée sous une ride de corail ; ça tient, c’est le principal.

Nos amis seychellois reviennent vers 17 heures ; la manœuvre d’accostage est très délicate en raison des vagues et des mouvements à grande amplitude du voilier. Heureusement j’ai disposé des pare-battages sur le flanc et n’hésite pas à sauter dans leur barque pour faciliter le contrôle de la distance entre eux et notre bateau. Ils sont enfin à bord dans le cockpit ; ils sentent une forte odeur de bois brûlé. Ils ont amené des noix de coco et une belle citrouille. Nous apprenons que seulement 5 personnes résident temporairement sur cette île. Ils y sont détachés pour construire une piste d’atterrissage. Au mois de septembre d’autres travailleurs viendront se joindre à eux pour commencer le bétonnage de la piste. Il y a deux ans, une quinzaine de personnes résidaient sur l’île de façon permanente lorsque survint un cyclone. Tous durent quitter leurs foyers complètement ravagés mettant en lumière la précarité dans laquelle ils se trouvèrent alors, bloqués sur une île, privés de ressources élémentaires. A la suite de ce drame, le gouvernement décida de construire l’aéroport de manière à permettre une intervention et une évacuation rapides. Voilà pour la petite histoire. Nous sommes invités à visiter le campement et à déjeuner à terre avec les hommes ; Maxwell est le cuisinier qui nous préparera à manger demain.


Samedi 2 Aout 2008.
Belle Carmen Le soleil brille et le vent souffle, je grimpe dans le gréement avec mes lunettes de vue et inspecte chaque point sensible ; tout a l’air correct une fois de plus. La vue depuis la tête de mat est magnifique. L’air et l’eau sont cristallins en cet endroit loin de toute pollution ; je m’agrippe au mât, balloté dans toutes les directions car les mouvements sont très amplifiés à cette hauteur, mais je savoure tout de même ce moment magique, seul, un peu plus près des anges qui veillent sur nous.

Vers 11 heures, l’embarcation des habitants de Providence vient nous chercher ; je note qu’ils sortent toujours avec un moteur de rechange. Il y a 3 ans, une de ces mêmes barques a pris la mer le long du massif corallien sous le vent et à l’extérieur ; on ne les a jamais retrouvés... Le transfert des enfants dans le bateau est plutôt acrobatique, mais tout se passe bien.
Les petites se régalent de l’escapade car quelques chats, des poules, un cochon, des oies et deux tortues géantes aiguisent leur curiosité insatiable. Julie se balade même sur le dos d’une centenaire qui avance quand on lui gratouille les jonctions d’écailles sur sa carapace. Les travailleurs offrent aussi des tours de manèges improvisés sur leurs bulldozers à la grande joie des petites. Nous lavons notre linge dans une machine à laver disponible sur le camp, en effet un gros dessalinisateur alimente le réseau en eau courante. Vient le moment de revenir vers Constante, il se fait tard et le ciel se couvre de nombreux nuages ; les grains commencent à défiler. Déjà, nous pensons au départ fixé au lendemain. En effet, grâce à la radio, nous recevons la météo provenant de plusieurs sources ; les amis de l’Indi net sur 6516 à 8 heures tous les jours, Charlie Tango de Mayotte sur 6216 à 8h 16 mais la visibilité n’est que de 24 heures et enfin mon Papa que je capte correctement ici à l’ancre depuis qu’il s’est doté d’une antenne encore mieux adaptée.
En navigation, le pilote automatique principal émet tellement de parasites qu’il m’est très difficile de le capter. Donc, une amélioration sensible de la météo commençant aujourd’hui nous permet de reprendre la mer dès demain.

Le retour au voilier est rendu très difficile par le passage d’un grain concordant exactement à notre manœuvre d’accostage. Le fond de leur canot est plein de fuel, résultat d’un transfert effectué dans l’après-midi d’un bateau de pêche transformé en ravitailleur pour l’occasion. Ca pue, ça glisse et la mer est dure sous le grain. Nous sommes trempés et transis. Je monte a bord de Constante tandis que Maxwell me balance mes filles entre deux montées et descentes. Enfin notre petite famille se retrouve à bord. Nous lavons les petites à l’eau de mer puis les rinçons à l’eau douce ; elles pleurent, elles ont froid. Mais bientôt elles se pelotonnent bien au chaud à l’intérieur pour regarder un de leurs films favoris ; avec ce vent, l’éolienne produit très bien, nous ne manquons pas d’énergie électrique. 
Je prépare le bateau, Meng prépare les rations de nourriture ; nous sommes déjà beaucoup plus expérimentés sur cette trajectoire et ses exigences. Mon angoisse renait, mais plus légère, moins oppressante ; je la gèrerai

Dimanche 3 Aout 2008.
Voilà, la météo est prise, le bateau est prêt, les points GPS sont rentrés avec une grosse interrogation quant à leur validité car la carte papier  que je possède ne correspond pas à la carte électronique de l’ordinateur ; méfiance, nous ne pourrons atterrir que de jour. Rasé, les dents brossées ainsi que celles des filles, c’est parti ; nous relevons le mouillage, Meng à la télécommande et moi à la barre. L’étrave de Constante s’oriente de nouveau au sud ouest avec trinquette, grand voile à 3 ris et l’artimon à 1 ris. C’est trop sous-toilé ; je renvoie donc la grand voile à deux ris. Constante marche à présent entre 5 et 6 nœuds ; l’angle n’est plus du près serré, mais presque du travers. Le soleil brille, la brise est fraiche et les filles n’éprouvent pas le mal de mer ; tout va bien. Ca dépote du feu de Dieu toute la journée ; pour une fois durant ce voyage, nous traçons bien notre route. J’espère que l’option choisie portera enfin ses fruits. Nous sommes les seuls à être partis vers le Sud pour le passage vers Mayotte ; peut être que les 5 jours passés au près serré dans une mer formée, du courant et du vent fort, constituent autant d’éléments dissuasifs. Pourtant, je suis très heureux d’avoir pu reposer notre famille à Providence. Demain nous serons en face du Cap d’Ambre ; la zone la plus venteuse du parcours avec un courant de plus de 4 nœuds portant au nord ouest. Nous verrons bien...La nuit arrive suivie comme d’habitude par une intensification sensible du vent. Je suis un peu crispé  chaque fois que la barrière des 30 nœuds est dépassée car le bateau accélère et fonce puissamment à l’assaut des vagues.
Ca secoue durement à l’intérieur ; Meng se réveille plusieurs fois sous l’emprise de la panique alors que Constante a littéralement plongé dans un trou d’eau ; le bruit et les vibrations ressemblent alors à une mini explosion ; je serre les fesses... La nuit se déroule au rythme de mes tranches de 25 minutes même si nous n’avons toujours pas croisé le moindre cargo. Il n’y a pas de lune, seul un croissant malingre qui se couche hâtivement en début de soirée jette furtivement une lueur éphémère.
Après les cycles réguliers de surventes à plus de trente nœuds suivis de calmes relatifs à 25, le jour se lève enfin. Je suis fatigué, mais le soleil nous réchauffe bientôt. La mer est forte et le bateau trempé à l’extérieur. Bientôt, les éléments se calment ; la mer devient régulière au niveau du cap d’Ambre. Je suis surpris par ce calme inattendu. Le vent descend à 20 nœuds ce qui nous permet de vivre confortablement à l’intérieur de notre cocon. Les filles jouent beaucoup aujourd’hui ce qui nous oblige à participer et à courir un peu partout pour maintenir un semblant d’ordre. Voilà, le cap est passé, il nous reste 85 miles nautiques avant les Glorieuses. La nuit s’avance et, une fois de plus, le vent augmente et atteint 25 nœuds ; ça redevient un peu musclé mais encore confortable. A peine ces mots écrits, le vent passe 30 nœuds constants. Je m’équipe de mon ciré, bottes et harnais de sécurité et je me rends au pied de mât pour prendre la troisième bande de ris dans la grand voile. Il fait nuit noire ; la manœuvre est délicate. De retour au cockpit, je m’enlève tout le bastringue ; je suis trempé plus par ma propre transpiration que par l’eau de mer. 1 heure plus tard, le vent augmente et atteint 36 nœuds ;
Meng me regarde anxieuse, le visage grave ; les vagues sont importantes et font giter le bateau au-delà du raisonnable. Les objets restés en place jusqu’à présent commencent à se déloger et volent à l’intérieur de l’habitacle ; Meng reçoit ainsi trois petits plateaux de bois sur le corps (ceux que l’on utilise pour découper le saucisson...). Elle me demande s’il ne faudrait pas réduire encore. Je m’exécute et ferle la grand voile ; le bateau s’équilibre de nouveau sous trinquette et artimon à un ris. Nous passons le reste de la nuit à subir les assauts du vent et des vagues, mais nous sommes bien à l’abri dans notre petit cocon. Chaque fois que je sors, toutes les 25 minutes, pour contrôler la progression du voilier et l’éventuelle proximité d’un cargo, je sens la fumée des feux de bois qui brûlent quelque part là-bas à Madagascar ; nous en sommes pourtant à 80 miles nautiques. Le pilote fonctionne à merveille, l’éolienne est coupée car elle produit trop à cette vitesse de vent et sa rotation est bloquée automatiquement par son régulateur interne. Le voilier est toujours sur sa trajectoire vers les Glorieuses. Enfin, vers 6 heures du matin, le vent se calme ; le bateau devient alors sous-toilé et ne tient plus son cap. Je renvoie la grand voile à trois ris et nous repartons tambour battant à la conquête du monde... en l’occurrence, à l’approche timide et humble des îles Glorieuses où règne en maître une unité de l’Armée française, mais nous n’y sommes pas encore.
La matinée se déroule de plus en plus confortablement car le vent diminue d’intensité graduellement jusqu’à 15 nœuds ; incroyable ! J’envoie le génois en grand et nous atteignons enfin les îles Glorieuses. Une baleine entourée de dauphins Riso nous souhaite la bienvenue. Les autorités françaises contactées par VHF se révèlent polies mais fermes ; il s’agit d’une réserve naturelle, par voie de conséquences, tout est interdit y compris la baignade...soupir. Nous arrivons enfin dans une large zone sablonneuse de 10 à 6 mètres de profondeur, juste en face d’une superbe plage. L’île est vraiment belle ; nous sommes heureux. L’ancre plonge dans une eau cristalline et touche le fond 10 mètres plus bas ; je la vois parfaitement. Meng et moi remettons le bateau en ordre ; notre visage n’est qu’un immense sourire. Nous venons de réaliser une belle et difficile navigation à travers une région inhospitalière. Nous en sommes sortis indemnes ; c’est le principal. En quelques minutes, une tarte aux pommes, un gâteau aux bananes et deux pains bondissent hors du four ; Meng est survoltée ! Elle nous traite comme des princes à la lisière de ce petit bout de plage perdu en plein océan ; un vrai bonheur.
A 19 heures, j’établis ma liaison radio avec Papa ; je l’entends très bien, mais la réciproque est moins évidente. Décision est prise de partir dès le lendemain matin ; les autorités de l’île ne sont vraiment pas intéressées par notre présence. Alors que je pose quelques questions anodines à la VHF relatives à l’île et ses habitants, on me rétorque sans aucune précaution de langage que je suis en train de devenir un peu trop curieux...
Les souvenirs de mon pénible service militaire ressurgissent de mon passé. Ces gens là vivent complètement coupés du monde que nous connaissons bien ; ils s’en fabriquent un tout particulier. Dans leur monde bien à eux, le danger est omniprésent, la guerre et la menace terroriste frappent au portail de leur caserne, où qu’elle soit, tous les jours. Alors ils s’entrainent, deviennent...différents ; plus durs, plus compétents, voire, de leur point de vue, supérieurs. Les contacts deviennent difficiles, presque impossibles. J’aurai beau les inviter à bord, ils déclineront poliment sans ouverture vers le moindre contact. Nous partirons donc le lendemain après une bonne nuit de sommeil...dommage.

Mercredi 6 Aout 2008,
Le soleil brille bientôt, juste à l’horizon. Après un copieux petit déjeuner, Constante repart vers Mayotte ; il est 7 heures et demi. Un rapide message VHF pour remercier la voix anonyme qui nous a accueillis et nous voici de nouveau en pleine mer. Le vent est quasi nul, et la voilure réduite, tendue à bloc et serrée au maximum qui nous avait propulsés jusqu’à présent, laisse sa place au moteur. La ligne est installée ; au bout d’une demi-heure, nous traversons une zone survolée par de nombreux oiseaux ; une bonite se prend à l’hameçon. Je ne suis pas très motivé pour la ramener à bord car sa chair n’est pas vraiment succulente. Heureusement, elle se détache d’elle même. Meng est consternée, moi, je suis soulagé ! A bord, joie de vivre et bonheur simple se mêlent pour former une atmosphère claire et vivifiante ; les filles parcourent le bateau de long en large. Je vois leur petit visage affairé apparaitre par les écoutilles ; elles grimpent, enjambent, se pourchassent, s’arrêtent puis repartent en riant. La mer est très calme ; le bateau maintien une assiette presque horizontale. Meng mijote des petits plats sympas qui rendent la vie du bord tellement plus agréable. Cette journée offre un tel contraste avec celles que nous venons de vivre, que nous en apprécions chaque seconde comme les premiers rayons de soleil printaniers après l’hiver. Vers 18 heure trente, je commence à préparer le bateau pour effectuer le contact radio quotidien avec mes parents. Je les imagine là-bas à la Meridiana se dirigeant petit à petit vers la station radio du rez-de-chaussée pour établir ce contact fragile et crépitant sur fond de parasites hertziens. Mais ce moment est magique et revêt beaucoup d’importance à bord de notre voilier ; c’est un lien tangible avec ceux que l’on aime. Au milieu de l’océan, sur notre petit voilier isolé, l’amour prend toute sa place ; je le sens qui nous traverse et remplit la cabine de nos cœurs quand cette voix lointaine crépite faiblement du haut parleur de la radio ; c’est tout petit, c’est à peine audible, mais c’est géant parce que mon père et ma mère se trouvent de l’autre côté de cette boite noire. Ils nous parlent, nous rassurent et nous soutiennent. Ce soir, un petit croissant de lune grandissant nous a offert un beau quart de trajectoire et le voilà déjà couché, là-bas à l’Ouest. La mer est un grand miroir lisse sur lequel nous glissons doucement.
Seul, penché sur le plat bord, je sens la coque bien lisse que la mer caresse au passage, elle s’appuie sur l’océan qui s’écarte langoureusement en gerbes phosphorescentes ; Dieu que c’est paisible ! Le moteur ronronne avec une régularité rassurante et nous propulse à 5 nœuds vers Mayotte ; 50 miles à parcourir dans le calme et la sérénité. Je ne peux m’empêcher de replonger en arrière pour revivre en cinq secondes les longues heures de préparation qui nous ont conduits à ce moment. J’étais seul encore,  penché sur ce moteur démonté dans le grand garage à bateau de Raffles Marina, à brosser, nettoyer, mesurer, réparer, remonter, peindre... Chaque élément, analysé, amélioré, réinstallé ; des heures, des jours, des mois, des années passées à travailler, préparer, planifier et rêver de cet instant magique, seul à la table à carte, un stylo en main, l’esprit sur du papier, ma petite famille endormie dans le ventre de notre voilier là, suspendu sur cet immense océan... Demain, nous serons à Mayotte, si Dieu veut, comme dirait Maman.

Jeudi 7 Aout 2008,
Nous arrivons en vue de l’île de Mayotte. Elle est suffisamment haute pour nous permettre de la découvrir de loin. Constante est à la voile pour cet atterrissage. J’ai rentré des points GPS précis pour rentrer par la passe nord est et suivre à l’intérieur de l’atoll le dédale de chenaux et d’alignements qui mènent au sud de Mayotte au mouillage de Dzaoudzi. A 14 heures nous jetons l’ancre au milieu de nombreux voiliers ; la plupart sont en acier et battent pavillon français. Nous nous maintenons loin des coffres sur lesquels viennent s’amarrer les barges de transport de véhicules et de passagers. La mésaventure de mes parents il y a onze ans nous sert de leçon. J’envoie le pavillon jaune et le pavillon de courtoisie ; j’éprouve un sentiment étrange car ce drapeau de courtoisie n’est autre que celui de mon pays. Je le regarde flotter, et j’en suis fier. Les petites sortent de la cabine et poussent des cris enthousiastes ; déjà, elles réclament le dinghy. Nous sommes fatigués, mais nous sommes arrivés.


Nous contacter - Mentions Légales  - Copyright 2007 - 2011