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La traversée Mayotte Affrique du Sud

27 Octobre 2008, cela fait tellement longtemps que nous n’avons pas navigué que je manque de réflexes. Je commets une erreur grossière qui aurait pu nous coûter très cher ; j’engage le bateau entre deux îlots dont je ne me rappelle plus qu’ils sont liés entre eux par un récif affleurant. Heureusement, un contrôle de dernière minute de la trace que nous avions laissée sur le GPS lors de notre dernière sortie vers l’île Bandrelee, me fait foncer sur les commandes pour imprimer un virage à 90 degrés sur tribord et revenir sur la bonne trajectoire. Ouf ! C’était juste. Un peu plus tard, je prends l’alignement sur la passe et nous voilà enfin à l’extérieur en haute mer. Comme d’habitude, je ressens la même appréhension sourde née du stress que génère la responsabilité de ma famille au début des grandes traversées, mais la mer est calme et Meng a appliqué un scopoderme derrière l’oreille gauche qui a l’air de fonctionner. La référence de base est constituée cette fois-ci par mes filles qui ressentent déjà les premiers effets du mal de mer tandis que leur mère se porte à merveille. Heureusement, la nuit survient rapidement et elles s’endorment oubliant pour un temps leur inconfort grandissant. Nous marchons au moteur car le vent est inexistant. Je commence à me féliciter d’avoir acheté 100 litres de fuel supplémentaires répartis dans 4 jerricans de 25 litres disposés dans le cockpit. Notre capacité est ainsi portée à 460 litres.
Dans la nuit, le vent se lève vers deux heures du matin. J’établis le génois, la grand voile est déjà hissée. Nous marchons au près serré vers Juan de Nova. Ca commence bien, je ne dors presque pas car le vent souffle trop fort pour m’autoriser à m’abandonner à mes tranches de sommeil. Enfin, le soleil se lève sur une mer chaotique (vent contre courant oblige), mais nous marchons bien. Les filles se lèvent et ressentent immédiatement les effets du mal de mer. Deux biberons de lait seront ainsi régurgités en début de matinée. Meng est en pleine forme grâce à sa pastille scopoderme ; ça change la vie. Le vent forcit, mais Meng a chaud à l’intérieur de la cabine, elle ouvre l’écoutille au-dessus de la télévision et du lecteur DVD. Les enfants regardent un film quand une trombe d’eau s’abat sur le pont et finit sa course sur ces matériels électroniques aussi utiles que couteux. Le lecteur DVD rend l’âme immédiatement.
La télé, elle, a l’air de fonctionner, mais pour combien de temps ? Ce n’est pas grave, la prochaine fois, nous fermerons l’écoutille. Le ciel est bleu et le vent oriente à l’Ouest 20 nœuds. Constante est à 7.5 nœuds sur le sol, tout va bien. En fin de journée le vent tombe complètement. Les filles regardent un film sur l’écran de l’ordinateur ; nous apprécions ces moments où notre famille se rassemble au cœur de notre voilier. Cette fois-ci, je parviens à me reposer. La nuit est calme et le vent nul. Cela sera comme ça jusqu’à 10 heures du lendemain matin, puis, un vent de sud ouest se lève. J’essaye de passer à la voile en tirant deux bords, mais Constante trace une trajectoire négative sur l’écran GPS ; nous reculons car le courant est plus important que la force motrice du vent. Je démarre le moteur qui ronronnera à 1250 tours/minute pendant toute la journée. La mer est si calme que je transfère 50 litres de fuel dans le réservoir histoire de faire un peu de place dans le cockpit. A 10 heures, j’établis un deuxième contact avec Papa ; c’est encore mieux qu’hier. Cette fois-ci, nous pouvons nous comprendre. Sa météo est précise et s’avère exacte. Merci Papa !
Les filles son adorables. Leur mal de mer n’a duré que le temps d’une demi-journée. Nous passons notre temps à jouer avec elles et à les observer grandir. La coupe de cheveux que nous leur avons imposée à Mayotte pour faciliter l’éradication des poux, les a embellies ; elles sont magnifiques ! Je me régale de leurs jeux, de leurs rires quand elles se jettent dans mes bras, leurs sourires limpides m’enveloppent d’un amour immense.
Le 30 Octobre 2008 et 52 heures de moteur plus tard
(130 litres en moins !), nous entrons par le nord est sur le grand plateau de Juan de Nova. Le contact est pris avec la gendarmerie de L’île. La personne qui s’exprime à la radio se montre compréhensive et sympathique ; nous sommes autorisés à demeurer à Juan de Nova pour quelques jours car le vent est nul et le courant portant au Nord Est. Il nous faut attendre ici que le vent daigne revenir, mais il ne se lèvera pas.
Nous jetons la pioche près d’un autre bateau, surprise, nous ne sommes pas seuls. Il s’agit d’un OVNI 45 en aluminium. Le gendarme de l’île prend nos références : passeports, noms, bateau etc. à la VHF. Il se révèle vraiment être très humain ; ça fait plaisir car aux Glorieuses, l’accueil avait été froid, presque délivré laconiquement par un robot. Nous sommes mis en garde par la présence de requins. Carmen nous donne des soucis ; Une journée après notre départ de Mayotte, nous avons découvert qu’elle avait des pertes verdâtres assez abondantes au niveau du vagin. Nous nous informons auprès du gendarme s’il existe un médecin sur l’île, mais seul un infirmier assure le gros des bobos à soigner. Très gentiment, notre interlocuteur à la VHF nous propose de nous accueillir le lendemain pour permettre à son infirmier d’ausculter Carmen. En attendant, je demande à mon père de téléphoner à un médecin durant notre contact quotidien pour recevoir un diagnostic plus précis. Il s’agirait donc d’une ‘’vaginose bactérienne’’ contre laquelle seuls des médicaments adaptés, que nous ne possédons évidemment pas dans notre pharmacie du bord, conviennent. De plus, toujours selon le médecin interrogé en France, cela peut devenir sérieux si le mal n’est pas traité. Notre niveau de stress passe au rouge. Nous commençons à envisager plusieurs scenarios dont le retour sur Mayotte, ou une escale à Madagascar, mais où ? Nous ne connaissons rien de cette île. Le lendemain, les anges semblent œuvrer pour nous aider ; Carmen va beaucoup mieux, mais nous nous préparons tout de même à rendre visite au campement militaire. Je déplie l’annexe AX2 offerte par Yves Pasquier à Mayotte. Nous la gonflons et y installons le petit moteur 2CV prêté par Planeta Azul ; nos amis Espagnols. La plage est à plus de 2 miles nautiques. Nous embarquons tout les 4 dans ce frêle esquif ; heureusement, la mer est plate. Nous avons à bord les rames, de l’essence additionnelle, mes palmes, au cas où il faille palmer de l’extérieur si l’annexe se dégonflait prématurément, une VHF portable étanche et pour finir l’équipement, un matelas pneumatique gonflable dans le cas j’espère hautement improbable où l’AX2 se désintégrerait au beau milieu de cette large étendue d’eau ; la confiance règne ! Il faut ajouter qu’un fort courant parallèle à la côte de l’île et portant au large rend tout accident extrêmement dangereux. Bien sûr, Julie porte ses brassières. Nous arrivons enfin dans un décor fabuleux. L’eau est cristalline, la plage est merveilleuse et superbement propre. Un groupe de gars plutôt costauds nous accueille ; parmi eux se trouve notre gendarme sympa. Nous nous saluons et l’annexe s’envole entre les bras musclés de jeunes recrues solidement charpentés. Elle trouve sa place au sec, loin de la marée montante. Carmen est observée par Youssef  l’infirmier, qui confirme que l’infection, dont il identifie les signes de présence, est presque résorbée. Il nous offre des compresses stériles pour la nettoyer régulièrement.
Papa nous a aussi mis en garde contre l’utilisation de gels douche. C’est en effet avec ce genre de produit que nous lavions nos enfants. Nous révisons notre façon de faire. Un petit tour de l’ancienne exploitation de guano (excréments d’oiseaux récoltés par l’homme pour les besoins en engrais de l’agriculture) nous est offert. Nous nous régalons dans ce décor magique par sa propreté et sa nature. Ca devait fleurer bon à l’époque du guano fraîchement empilé... Mais aujourd’hui, les hommes œuvrent pour conserver cette réserve naturelle avec pour seule motivation de conserver le site et rien d’autre, au contraire de tous les autres coins de paradis où l’appât du gain facile et rapide pousse l’homme, dans ce qu’il représente de plus vil, à saccager sans remords ni scrupules. Les gars du contingent militaire nous invitent à déjeuner ; nous sommes ravis, les petites regardent canal J. Et oui, les réseaux des programmes français parviennent jusqu’au cœur de cette île isolée grâce au satellite. Les conversations sont intéressantes et nous touchons du doigt certaines facettes de leur vie quotidienne. 3 mois d’isolement c’est dur pour les hommes.
Les contacts avec les familles sont très limités car l’utilisation du téléphone est exclusivement réservée à la profession. Au-delà de l’aspect paradisiaque de l’endroit, le travail est dur et l’isolement finit par peser. Ces hommes nous accueillent cependant avec cette virilité très respectueuse dictée par un code de conduite et de comportement strict dont seuls les militaires semblent capables aujourd’hui. Merci encore pour nous avoir reçu sur votre très belle île. J’espère que tout ira bien pour Carmen car ensuite, plus de protection, plus d’aide désintéressée, plus d’organisation et ce jusqu’à l’Afrique du Sud. De retour au bateau, nous nous baignons tous malgré l’avertissement nous prévenant de la présence de grands requins sur le plateau. Moi, j’ai le masque, tuba et palmes de manière à surveiller les alentours. Mais les squales ne se montrent pas. Au loin, un autre bateau apparaît, il s’agit de Fantastica, un Swan de 100 pieds ! Je les contacte juste après la gendarmerie nationale pour savoir s’ils possèdent dans leur pharmacie de bord, le médicament dont aurait besoin Carmen si d’aventures les symptômes de l’infection revenaient. Stephano, le skipper, se présente à bord de Constante avec sa femme Paola enceinte de 4 mois et munis d’un sac à dos bourré de remèdes pour femme. Une crème avec applicateur semblerait convenir ; ils nous la donnent. Voilà un jeune couple sympa et dynamique. Après leur départ, je me rends à bord de l’OVNI 45 avec notre dinghy nain et fait la connaissance d’Yves, un solitaire de 66 ans. Nous l’invitons à diner avec nous. Le lendemain, nous sommes invités à venir découvrir la météo sur l’ordinateur de bord de Fantastica. Stephano et un membre de son équipage viennent nous chercher. Le marin est le fils d’un entrepreneur Italien qui, en son temps, fabriquait l’ALPA 38, le petit frère de notre bateau. Il connait très bien notre voilier très populaire en Italie. Meng propose aussi d’emmener notre voisin, Yves, qui accepte de venir de bon cœur. Le bateau est tout simplement magnifique ; il ne coûte que la bagatelle de 10 millions d’euros ! Quel moment de plaisir sur un aussi superbe voilier posé là, sur une couche de beauté transparente. Carmen se baigne avec un jeune étalon Italien, bronzé et musclé ; elle est aux anges. La houle du nord ouest entre sur le lagon sans aucune interférence et fait durement rouler les bateaux avec Constante en tête.
Meng est malade de nouveau. Le scopoderme qu’elle a enlevé hier ne fait plus son effet. Nous découvrons avec consternation qu’elle ne fait que commencer à s’amariner. Meng décide de souffrir un peu plutôt que de devoir porter une pastille pendant toute la durée du voyage.
Dimanche 2 Octobre 2008, nous comptions partir dans l’après-midi, mais le vent tombe complètement, malheureusement, pas la houle ;
Meng souffre. La gendarmerie de l’île nous fait comprendre gentiment qu’il est temps pour nous de partir. Encore une soirée avec Yves qui met son annexe à l’eau pour venir chez nous (toute une opération soit dit en passant ; j’ai mal pour lui en l’observant batailler contre la houle et les mouvements désordonnés de son immense annexe pendue verticalement à la drisse de grand voile). Nous cuisinons le petit mérou qu’il a pris au harpon. Pas mal pour un homme de 66 ans. Hier j’ai été complètement désarçonné en le voyant arriver en pleine soirée, alors que le soleil ne répandait plus aucune lumière, sur une baudruche gonflable de laquelle dépassaient bras et jambes pour lui permettre de nager ; tout ça pour nous apporter une miche de pain fraîchement confectionnée par ses soins. Gonflé le sexagénaire !! 
Tout est prêt ; nous partons à huit heures. Meng suggère d’installer la traîne ; 20 minutes plus tard, nous ramenons un beau ‘’ red snaper’’ de 1.5 kg et un superbe ‘’job fish’’ de 5 kg. Je m’occupe du nettoyage des poissons et... du cockpit.
Enfin à l’extérieur du plateau de Juan de Nova, j’établis le spinnaker ; le vent est faible de NE.
A peine installé, le vent oriente, il faut empanner, merde ! J’empanne, merde ! Le bateau pointe son étrave plein ouest, mais au GPS, nous reculons !
J’affale tout et observe la trajectoire du voilier à sec de toile ; nous avançons sur le fond à 3.5 nœuds en direction de l’est sud est, vers Madagascar. Je renvoie le moteur puis commence à ranger tout le matériel inhérent à l’utilisation du spinnaker quand une des écoutes de spi m’échappe ; elle file le long du bateau et tombe finalement à l’eau. Je crie à Meng de couper le moteur craignant que le cordage ne se prenne dans l’hélice, mais elle hésite, tire enfin sur la poignée d’arrêt du moteur. Je redémarre et effectue un 180 degrés pour tenter de revenir sur l’écoute, mais sans succès ; elle a coulé. Je reprends le cap avec un coup d’œil rapide sur les instruments : horreur ! Ils ne sont pas alimentés ; le contact est coupé. J’ai dû revenir trop en arrière à la clé après avoir démarré la mécanique. Si loin de tout, je viens peut être de griller le régulateur de l’alternateur, ce qui signifierait : plus de possibilité de charge au moteur ! Anxieusement, je coupe le moteur de nouveau et le redémarre immédiatement en prenant bien soin d’établir le contact. Ouf ! Le témoin de charge s’éteint ; ça charge. Nous revenons de loin pour une écoute perdue. Le courant contraire s’obstine et nous refuse une descente normale. Nous nous trainons à 1.5 nœuds sur le sol. Incroyable ! Nous sommes en plein milieu du canal du Mozambique, pas un souffle de vent, et ce satané courant ! Roy du Peri Peri net nous confirme, ainsi que mon père un peu plus tard, que le vent se trouve à l’ouest du canal exactement là où le courant nous empêche d’aller. Je ressens les affres du stress m’envahir à nouveau car il nous faut encore et encore utiliser le moteur avec une réserve de fuel qui s’amenuise rapidement. Yves est derrière nous ; il nous suit tandis que Fantastica est déjà à 30 miles devant nous ; là, il n’y a pas de courant. Pour lui, pas de problèmes. Avec un 100 pieds et 265 cv, le voilier pourfend le flot contraire à la vitesse de 6 nœuds au sol.
Constante se traîne en marchant laborieusement à 2 nœuds maintenant ; une belle performance !

Mais enfin, aux alentours de
3h45 en ce 4 Novembre 2008, nous sortons du courant et le vent redémarre à 12/13 nœuds. J’arrête le moteur et envoie le génois et la grand voile. Puis je tangonne le génois ; ça marche bien. Le jour ne tarde pas à se lever. Meng et moi sommes fatigués, mais il faut bien s’occuper de nos petites filles qui, elles, sont en pleine forme ce matin. Histoire de me réveiller tout à fait, j’envoie le spinnaker. Le vent souffle à 10 nœuds, la mer est très calme, pas un nuage dans le ciel. Le bateau avance à 4.5 nœuds ; c’est parfait. Je gonfle la petite piscine et les enfants barbotent et piaffent de plaisir dans le cockpit sous spi. Nous les lavons et prenons nous-mêmes une bonne douche à l’eau de mer suivie d’un rinçage jouissif à l’eau douce. Meng se sent tout de suite mieux quand elle est propre. La météo prise auprès du Peri Peri net et confirmée par Papa, n’est pas fameuse. Nous sommes toujours trop près d’une sorte de zone où rien ne se passe en ce moment. Le vent est complètement tombé ce soir. J’affale le spinnaker qui ne tient même plus tout seul. Yves est juste à côté de nous ; il nous suit tout au long de ce voyage vers l’Afrique du Sud ; c’est rassurant de savoir qu’une aide immédiate, soit de l’un ou de l’autre, est possible en naviguant à distance VHF ou même à vue parfois. Quel calme, la lune en croissant ne s’est pas encore couchée ; la mer est plate. Je savoure ce moment de paix infinie. Meng est malade ; elle souffre de maux de gorge et de tête. Nous sommes tout les deux dans le cockpit, mais cette rêverie nocturne à laquelle je m’abandonne avec délice ce soir ne lui suggère rien de transcendant ; elle attend la prochaine étape, tout simplement.
Le lendemain, 5/11/08, un petit vent d’ouest nous fait avancer à la voile enfin après 5 heures de moteur. Yves est devant et ne semble pas être rejoint. Les enfants sont en pleine forme mais Meng est très grognon. Le vent forcit avec pour conséquence directe, les soulèvements synchronisés de la mer et de l’estomac de Meng. Le vent monte tout au long de l’après-midi. Il atteint 22 nœuds au coucher du soleil nous obligeant à naviguer au près serré en dehors de notre cap. Je ne m’aperçois pas à cet instant que le bateau s’engage résolument dans la mer, que la gîte s’est accentuée au point de rendre les déplacements difficiles, ça cogne, ça monte et ça rentre dedans avec puissance et détermination. Je vis en fusion avec le bateau à ce moment là sans réaliser que la peur s’est insinuée doucement dans tous les pores de Meng. Elle est montée du carré au cockpit, cramponnée à ce qu’elle peut du côté au vent. A la vue de la mer, elle éclate soudain en sanglots et m’implore de faire quelques chose.
Sa réaction me ramène vite à la réalité et je fonce sur la grand voile pour prendre 2 ris. Je prends aussi 1 ris à l’artimon ; le voilier s’apaise et passe plus calmement dans la vague. La nuit survient et le vent passe à 25 nœuds, puis 27 nœuds ; j’enroule complètement le génois et établis la trinquette. Le vent tourne graduellement au sud est par le sud et je vire de bord à 2 heures du matin C’est musclé !
Enfin le soleil se lève sur un ciel nuageux. Nous sommes éreintés, mais les petites n’en ont cure ; elles pètent la forme. Toute la journée, nous déambulerons, Meng et moi, comme des funambules. Nous n’avons que peu d’énergie à donner, pourtant, il faut accompagner les pipis, cacas, leurs lectures, leurs jouets, faire les vaisselles, les laver, les discipliner, les faire rire etc. Nous avons pris 15 miles nautiques d’avance sur Yves. La nuit suivante commence sous une augmentation sensible du vent, j’éprouve un mal fou à maintenir les yeux ouverts. Je suis fatigué ; que cette traversée est longue avec ses vents tellement variables ; tantôt nuls, tantôt forts et contraires, ou encore ses contre-courants contre lesquels on se consume pour tenter d’avancer. Ce n’est pas de tout repos ! La nuit se passe sans encombre. Constante taille sa route possible consciencieusement. Le vent se maintient entre 22 et 25 nœuds. Meng et moi dormons côte à côte dans le carré ; elle sur la banquette, moi sur le sol, sur les coussins des banquettes du cockpit. Au petit matin, la mer est belle dans sa puissance tranquille. La couleur est grise, le soleil n’a pas encore percé la couche de nuages qui pèse sur l’horizon. Carmen me rejoint dans le cockpit et blottit son petit corps contre le mien tout en regardant ‘’les grosses vagues’’ comme elle me dit avec un sourire émerveillé.
Puis Julie nous rejoint aussi ; je les enroule de mon amour en un instant magique. La journée est superbe, le vent oriente au sud est et nous permet ainsi d’ouvrir l’angle des voiles et de courir sur la surface de l’océan vers notre prochain point GPS ; il s’appelle C et se trouve à l’approche de la Punta da Barra. C’est le premier abri possible en cas de passage d’une dépression venant du Sud. La journée se passe fort agréablement entre les jeux des enfants, leurs films et, tiens, nous aussi nous nous sommes payés le luxe de regarder un film :’’Suburban Madness’’. C’est l’histoire vraie d’une Américaine fortunée qui roula 3 fois sur le corps de son mari avec sa Mercedes. Elle fit cela dans un moment de colère car il la trompait...Ils sont compliqués ces Américains !
Nous prenons contact ce soir avec ‘’Kind of Blue’’ qui se trouve à l’île d’Europa pour réparation de son alternateur et de sa voile d’avant complètement explosée. Nous pourrons peut-être nous croiser en chemin et naviguer à vue ! La nuit est là. Les petites sont endormies, Meng, en attendant d’aller se reposer, papote avec moi ; on en est pas encore à se rouler dessus à coup de Mercedes...
Nuit sans problèmes ; je me retrouve au petit matin avec mes filles qui se réveillent pleines de sourires et de gentillesse. Elles veulent faire pipi puis prendre leur biberon de lait, puis détaler vers le carré pour plonger dans les coffres à jouets qui finiront par parsemer chaque cm2 de l’intérieur. Elles ont des thèmes ; certains jours elles sortent tout ce qui ressemble de près ou de loin à un dinosaure. Parfois, ce sont les grands chats d’Afrique, ou bien les girafes etc. Ca commence à 6 heures du matin et ne s’arrête que pour regarder un film ou bien dormir. Elles recherchent notre contact physique, ainsi, je me retrouve toujours avec une petite qui grimpe sur mes épaules à la table à carte en passant par la descente, ou lorsque je m’assois quelque part. Quel bonheur de passer tant de temps avec elles.
Aujourd’hui 8 Novembre 2008, un jour avant l’anniversaire de Papa, je prends contact avec Roy du Peri Peri net. Il nous apprend l’existence d’une belle dépression qui passera à Richard’s bay mercredi 11 en levant des vagues de 6 mètres de hauteur et qui arrivera sur le cap Inhaca à Maputo, Mozambique, au soir du jeudi 12 novembre. La tension monte car il nous faut impérativement rejoindre ce cap au matin du 12 au plus tard. Après, c’est 40 nœuds de sud et 50 nœuds de sud ouest ensuite. Théoriquement cela sera possible, nous ne sommes que le 8. Malheureusement le vent se met souffler sud sud est ce qui m’oblige à le serrer au plus près. Le courant est de 1.5 nœud contraire à notre direction ; il passe à 2.5 nœuds durant l’après-midi, puis redescend à 1.5 en soirée. Notre progression est lente et cela me stresse  un peu car nous nous heurtons maintenant à une date butoir ; un portail que nous devons franchir avant qu’il ne soit trop tard. Il y a 11 ans, mes parents avaient essuyé une perturbation de ce genre en mer, en face de la Punta da Barra ; je ne veux pas faire vivre ce genre d’expérience à ma petite famille. 55 nœuds de vent dans les rafales conjuguées à la force dangereuse d’énormes vagues ; non, cela ne me tente en aucune façon, en tout cas, pas maintenant avec ma famille à bord. Alors on y va.  Au début, il ne m’est même pas possible de passer la corne de terre qui s’incurve vers Maputo, le vent est trop contraire, mais heureusement il oriente bientôt légèrement en fin de journée pour me permettre de reprendre mon cap vers un nouveau point GPS établi à la pointe de cette fameuse corne. Après l’avoir atteint, nous effectuerons un tournant vers Maputo. Cela risque de se jouer à peu de choses près. Finalement, ça passe.
Au matin du 9/11/08, le ciel est chargé de nuages gris. Les grains succèdent aux moments de pétole, puis enfin, le vent s’établit sud est 20 nœuds avec rafales à 28. Je navigue sous trinquette, grand voile à 2 ris et l’artimon à 1 ris. Les communications radios s’enchaînent avec toutes les attentions focalisées sur la perturbation qui doit passer mercredi 14 sur nos têtes. Moi, je règle le bateau de façon à le faire avancer malgré les conditions ; la mer est très agitée et chaotique. Le bateau se plante toutes les 5 ou 6 vagues. Meng voudrait que je réduise encore, mais l’impératif temps m’oblige à refuser ce qui a le don de la contrarier fortement cet après-midi... Les petites sont adorables malgré une nouvelle tendance apparue récemment chez Julie ; elle mord !!! Nous avons répertorié deux morsures bien marquées sur les bras et mains de Carmen à ce jour ; elles s’entre-déchirent déjà ! Nous sommes fatigués Meng et moi car le manque de sommeil se fait sentir, mais nous avançons. Nous voici presque arrivés au tournant, celui que l’on prend en bas à droite pour aller sur la baie de Maputo se réfugier. Bientôt, je pourrais enfin ouvrir les voiles et gagner en vitesse. Aujourd’hui, le contact radio, malgré la pauvre qualité de la propagation, fut très chaleureux. Mon père fêtait ses 70 ans et toute la famille se trouvait autour de lui sauf nous, perdus au milieu de l’océan en attendant une baffe météo sur la tête... Joyeux anniversaire Papa ; j’aurais aimé être là avec les miens... soupir. 
Vers 2h00 du matin en ce 10 novembre 2008, j’active le point GPS qui nous permet d’orienter vers l’ouest pour rejoindre la baie de Maputo. Le tournant est pris et nous nous dirigeons vers l’abri, celui derrière lequel s’étaient réfugiés mes parents il y a 11 ans. Cela me ravis de marcher sur leurs traces. Je comprends tellement mieux ce qu’ils ont dû ressentir durant ces moments là ; le stress dû à l’approche de la dépression, le contrôle de tous les paramètres qui permettent de maintenir la vitesse moyenne égale ou supérieure à celle calculée pour atteindre l’abri à temps. Le regard qui 1000 fois se pose sur les instruments, puis sur la carte marine, puis de la carte marine aux instruments, le moteur, la consommation etc. Je regarde mes filles qui dorment tellement paisiblement dans le ventre rond de Constante et je les enveloppe de mon amour. A 2h30, je démarre le moteur ; le vent est tombé, il faut maintenir la fameuse vitesse moyenne, en l’occurrence 5.5 nœuds. Il tourne pendant 11heures. Dans l’après-midi, vers 13h30, le ciel est bleu et le vent s’est établi à l’est nord est. J’envoie la grand voile et le génois tangonné en ciseaux. Nous marchons maintenant à 7 nœuds. Les petites se régalent à jouer ensemble ou à regarder quelques uns de leurs films favoris. Vers le soir, et après un succulent plat de nouilles, elles vont se coucher. Moi, je dois ralentir le bateau car nous arrivons trop vite. Je veux atterrir de jour, l’endroit est bourré de bancs de sable sur lesquels il serait facile de s’échouer. J’enroule le génois ne laissant que 50% de sa surface et ferle la grand voile sur sa bôme. La vitesse tombe à 4 nœuds ; ça ira. La météo confirme le passage de la dépression avec une précision accrue, mais heureusement, elle a perdu en intensité et ne soufflera plus qu’à 28 nœuds maximum. Ca, c’est une excellente nouvelle car j’appréhendais le fait de nous faire durement secouer au bout de notre ligne de mouillage par 50 nœuds de vent. Le bateau roule beaucoup du fait de la toute petite surface envoyée pour ralentir l’allure ; cette nuit risque d’être très inconfortable. Je suis impatient de découvrir à quoi ressemble cet endroit gratté il y a 11 ans par l’ancre de Papa et Maman. Il nous faudra en effet mouiller de l’autre côté du cap pour s’abriter de l’est nord est qui souffle en rafales de 33 nœuds au moment où j’écris ces lignes.

Ensuite,
au matin du 12 Novembre 2008, il faudra lever le mouillage et refaire le tour en sens inverse pour en trouver un protégé du sud ouest et du fort clapot qui ne manquera pas d’apparaître à cause de l’important fetch dans cette grande baie. Voilà pour ce soir.
3h30 du matin, je viens de déconnecter le tangon puis l’ai rangé sur ses supports sur le pont. Le vent a viré de l’est nord est au nord est ce qui faisait faséyer lourdement le génois. Sans tangon, je peux à nouveau étarquer son écoute, de cette manière le petit bout de voile s’appuie à nouveau sur le vent et ne fasèye plus. Le bateau qui roulait énormément se stabilise un peu. De retour au cockpit, je savoure la joie de ma petite victoire ; effectuer une manœuvre de tangon la nuit sur le pont d’un bateau qui roule, constitue toujours une opération délicate dont on doit planifier chaque étape sous peine de sanctions lourdes. Je me suis équipé de mon harnais de sécurité et me suis attaché. La tête toute à ma tâche, mon esprit se promène sur celles que j’aime tellement, endormies, bien pelotonnées dans le confort relatif de la cabine arrière. Cette conscience s’impose à chacun de mes gestes ; il faut que je m’attache, que je vive, que j’existe à 100%, de cela dépend leur sécurité, leur vie, leur futur. Ici, sur l’océan, nos existences individuelles sont étroitement imbriquées ; nous formons une entité homogène qui ne peut survivre que grâce à cette fusion de nos êtres face à la mer. Constante avance lentement, il attend les premières lueurs du jour. Encore une vingtaine de miles nous séparent de cette Afrique inconnue dont je hume déjà les premières effluves ; celles de multiples feux de bois.
Nous y voilà, ‘’Kind of blue’’ se trouve devant nous. Nous faisons le tour de la presqu’île en suivant les points GPS de Papa et ancrons au nord ouest de l’île Portuguese ; nous y attendrons la renverse du vent afin de nous mettre à l’ abri du coup de sud ouest prévu pour 4 heures du matin. En attendant nous savourons tous, ce moment de calme ; les petites sortent enfin sur le pont et s’émerveillent des plages que l’on distingue sur l’île. Julie me demande même si nous pourrions y aller, mais avec l’annexe que nous possédons actuellement je ne m’y risquerai pas. Pendant que je prends 1 heure de sommeil, Meng cuisine un gâteau au chocolat et met en scène la célébration de son anniversaire. Le jour exact est le 13 Novembre, mais, chez les chinois, cela porte mauvaise fortune de le fêter après la date. Donc les petites s’habillent de belles robes (nous nous sommes tous lavés ce matin dans le cockpit) et elles se sont régalées à souffler les bougies. Meng est radieuse, de plus, les petites lui chantent des chansons. Je les regarde rire ; elles sont magnifiques. Vient le contact radio avec Roy du Peri Peri net afin de confirmer le passage de la dépression, mais surprise, elle s’est détournée vers l’intérieur des terres. Nous n’aurons que du vent favorable. Décision est prise avec ‘’Kind of blue’’ qui s’est mis à l’ancre juste à côté de nous, de partir après mon contact radio avec Papa. Il confirme aussi l’évolution actuelle de la météo.
A 19h30, nous refaisons le tour d’Inhaca par le Nord pour éviter les bancs de sable. Cette fois-ci, sur la dernière ligne presque droite avant Richard’s bay situé à 190 miles. Le vent est fort mais favorable ; nous marchons au ¾ arrière à 7 nœuds au sol. Malheureusement, cela ne dure pas, la pluie arrive et le vent tombe graduellement. Les voiles commencent à battre, puis elles le font tellement violemment qu’une rage m’envahit avec force. J’insulte la mer qui attaque mes pauvres voiles de cette manière. Finalement je suis obligé vers 4h45, et ce malgré de multiples tentatives de réglage aussi infructueuses les unes que les autres, d’enrouler le génois et de serrer la grand voile dans l’axe. Je réveille le moteur et nous repartons à 5 nœuds vers notre destination. La mer est très agitée et le bateau roule lourdement ; très difficile de se reposer.
Vers 7h30 du matin en ce 12 Novembre 2008, le vent réapparait nord nord est 10 nœuds. J’envoie le génois tangonné après avoir ferlé la GV. Ca marche bien mais ça roule. La pluie tombe en crachin presque toute la journée. Nous la passons bien à l’abri à l’intérieur dans le carré. Les petites se font une orgie de films de Walt Disney ainsi que des trucs éducatifs sur les animaux etc. Nous tentons même de pêcher, sans succès, inspirés par nos amis de ‘’Kind of blue’’ qui viennent, à 9 miles de notre position, de prendre une daurade coryphène de 1.5 mètre de long !! Nous passons une grande partie de l’après-midi à jouer avec les petites. Nous incarnons tour à tour d’horribles monstres assoiffés de petites filles apeurées. Elles sont ravies et s’endorment extenuées vers 18h45. A 19 heures, j’établis un bon contact radio avec Papa et Maman ; ils sont rassurés de nous savoir si près du but. Encore 70 miles nautiques à parcourir. La vitesse au sol est de 7 nœuds ; nous sommes maintenant dans le courant des aiguilles. Il nous pousse à 2.7 nœuds en plus de notre vitesse sur l’eau. Nous devrions arriver au petit matin. Comme aux veilles d’arrivées après de grandes traversées, nous sommes de très bonne humeur ; la tension se relâche, nous anticipons avec bonheur ce que l’Afrique du Sud nous réserve. Voilà un nom dont nous avons souvent entendu parler dans les médias, mais là, nous y sommes. Nous avons pénétré les eaux territoriales sud africaines vers 14 heures. Déjà, des communications en provenance de radio Capetown crépitent fort et clair sur le canal 16 de la VHF. On sent que nous venons d’entrer dans un monde de marins dont je devine que les moyens en hommes et matériels sont importants. Si loin de toute assistance possible depuis notre départ de Mayotte, je commence enfin à sentir une vague de soulagement m’envahir. Ma petite famille s’endort de nouveau. Nous arriverons dans la nuit car la vitesse au sol est maintenant supérieure à 8 nœuds. Les amis ont décidé de ralentir et d’attendre le jour pour rentrer dans le port de Richard’s bay. Je passe ‘’Wind chasser’’ dont j’aperçois les feux de navigation. Nous, nous y allons résolument ; l’entrée du port est large et très bien balisée, ça ira. A 4 miles de l’entrée, une baleine jaillit de l’eau à 50 mètres du bateau, je la devine à peine grâce à son ventre blanc. Elle retombe en générant un bruit semblable à celui d’un coup de canon. Elle reproduit ce geste une bonne dizaine de fois ; c’est l’Afrique du Sud qui nous souhaite la bienvenue. J’ai réveillé Meng car nous sommes en vue du phare de l’entrée. Un virage face au vent pour déconnecter le tangon et le ranger, puis j’enroule le génois. Le moteur prend la relève.
A 3 heures du matin en ce 13 Novembre 2008, date anniversaire de la naissance de Meng, nous entrons dans le port de Richard’ bay sous une bonne averse due à un grain. Les bouées vertes à droite et les rouges à gauche, défilent les unes après les autres. Nous arrivons à une intersection, nous prenons un autre chenal sur la droite qui nous amène au mur réservé aux bateaux arrivant de l’étranger. Planeta Azul, Jean Bart et Fantascica sont déjà là. Nous effectuons notre manœuvre d’accostage parfaitement. La marée est haute ce qui nous permet de sauter aisément sur la terre ferme. J’arrête le moteur, nous sommes arrivés.



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