Accueil / home ConstanteLe Séjour partie 1

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L'Afrique du Sud

Le temps d’amarrer le voilier et de ranger le pont, le jour apparaît graduellement. Nous sommes heureux d’être ici. Les petites se réveillent et découvrent avec émerveillement un décor complètement différent de ce qu’elles ont vu au quotidien depuis 18 jours. Quel délice ce relâchement de notre corps et de notre âme. Nous observons les alentours depuis le pont de notre bateau enfin immobile. Le vent est nul ce matin comme s’il avait décidé de nous laisser savourer cet instant. Bientôt, Wind chaser et Kind of Blue apparaissent au détour de la jetée d’accueil. C’est la joie des retrouvailles et des impressions échangées. Les visages sont tous souriants, presque contractés par une vague de joie trop importante pour être contenue.
Nous avons hissé le pavillon jaune et le chef du port se présente aux navigateurs nouvellement arrivés. Il est extrêmement sympa et nous promet d’accélérer les formalités d’entrée de manière à nous permettre de nous reposer. L’immigration et customs nous donnent leur bénédiction ; nous pouvons rester 3 mois en Afrique du Sud. Très vite, les réalités inhérentes à ce territoire s’imposent ; nous devons prendre une décision immédiate. En effet, nous sommes vendredi, le week end attire des groupes de jeunes noirs qui se rassemblent en face des bateaux. Ils boivent et cela finit souvent par dégénérer en jets de bouteilles ou autres sortes d’objets y compris des pavés sur le pont de nos voiliers. En fin d’après-midi nous larguons les amarres pour intégrer Tuzzi Gazzi Marina ; il y a un très petit emplacement à côté de Libellé, le bateau de notre ami Canadien Frank et de sa compagne Thaïlandaise Sah. Nous voudrions aller à Zulu land Yacht club qui se trouve à côté, le management du club se montre hélas, lent à la détente et peu enclin à nous aider. Fiona, la secrétaire rondelette et affable, nous fait des promesses qui ne se matérialiseront pas. Nous décidons finalement de rester à Tuzzi Gazzi. A peine arrivés, nous nous connectons à l’eau et l’électricité ; quel luxe ! Nous pouvons enfin utiliser l’ordinateur et la télévision sans crainte de manquer d’énergie. Ces deux postes sont de très petits consommateurs, mais ils s’ajoutent au réfrigérateur, au pilote, aux feux de navigation, aux lampes d’éclairage et aux instruments de navigation comme la BLU et le GPS. Sans eux, nous sommes à l’équilibre, donc peu de télé, et très peu d’ordinateur quand nous sommes en navigation, ou à l’ancre.
Nous sommes tellement heureux de nous trouver ici que l’avenir ne présente aucune direction précise à cet instant. Nous jouissons d’un havre où nos nerfs peuvent enfin se relâcher. Je suis extrêmement fatigué, l’énergie semble m’avoir quitté dès notre arrivée à Richard’s bay. Heureusement, Meng est compréhensive et s’occupe de moi pour renouveler mes forces.
Nous avons perdu beaucoup de poids tous les deux. Mayotte et sa bonne chair avait laissé des traces qui ont disparu à la suite de nos 18 jours de navigation dans ce canal. Nous empruntons un taxi pour nous rendre au ‘’Boardwalk mall’’ histoire de nous plonger dans le monde contemporain dont nous nous sommes extraits il y a déjà une année. Les environs très verts de la marina défilent sous nos yeux passifs. Qu’il est délicieux de se laisser conduire ; encore une sensation presque oubliée. Notre regard accroche une haute et longue muraille bien peinte surmontée d’un réseau de fil d’acier électrifié. Nous interrogeons, incrédules, notre conducteur sur le pourquoi d’un établissement carcéral si près de la ville. Mais à notre grande surprise, il s’agit simplement d’une résidence protégée contre l’extérieur et non l’inverse. Nous sommes en Afrique du Sud et les conséquences d’un des plus fort taux de criminalité au monde montrent leurs signes à tous les coins de rue. Les entrées du complexe commercial sont gardées par des vigiles armés, des patrouilles déambulent le long des allées populeuses, des écriteaux préviennent les éventuels clients que l’entrée n’est accordée que si le manager du magasin juge qu’il peut l’autoriser ; en d’autre termes, ‘’à la tête du client’’... Nous avons pris bien soin de n’arborer aucuns signes de richesse, les montres et autres colliers sont restés planqués à l’intérieur du bateau. Les prix sont attractifs et nous décidons d’acheter un lecteur de DVD pour remplacer celui qui a péri sous une vague du canal du Mozambique en allant à Juan de Nova. Un vendeur noir me propose gentiment son aide, mais après quelques questions précises, nous devons nous rendre à l’évidence ; il ne connait absolument pas son affaire. Nous déroutons un vendeur blanc qui nous cadre très bien et nous oriente vers le spécialiste du stand ; un Indien qui se révélera extrêmement compétent. Il nous faudra revenir avec nos DVD, car nous en possédons qui proviennent des USA, de France, mais aussi de Singapour, Thaïlande etc. Nous avons besoin d’un lecteur multizones sur lequel nous les testerons. De retour dans les allées du complexe, nous observons les Sud Africains, qu’ils soient blancs ou noirs, beaucoup sont gras. Il y a un cinéma, et comme il est encore tôt, nous offrons un film pour enfants à nos filles. Une belle connerie ce film d’ailleurs. Nous avons perdu notre temps et notre argent sur une production américaine alléchante par l’affiche mais complètement décevante comme d’habitude; ça s’appelle ‘’Space chimp’’. A la sortie, il est 16 heures, et nous constatons immédiatement que les blancs ont presque disparu. Nous revenons à la marina en taxi.


Durant les jours suivants, je questionne mon environnement sur les différentes sources de matériels et de services dont nous avons besoin pour réparer le bateau. La sortie du voilier hors de l’eau ne pourra pas se faire à Richard’s bay car elle est facturée à plus de 700 dollars. A Durban c’est mieux, mais la station sur terre plein revient à 24 dollars par jours ; hors de prix ! Nous décidons finalement de sortir Constante à Simon’s town près de Cape town. Nous caressions aussi la possibilité de venir en France pour les fêtes de fin d’année, mais un tour des quelques agences de voyages disponibles nous dissuade bien vite ; il faut désormais faire partie d’une élite pour pouvoir voyager en famille sur les longues distances aériennes. Ce rêve là, dont je nourrissais mes longues nuits d’attente sous les étoiles, passe à la trappe. Nous sommes déçus, mais telle est la réalité du moment ; nous sommes trop loin, trop nombreux. Nous n’assisterons ni à l’anniversaire de mon père, ni aux fêtes de fin d’année en famille.

Je me reconcentre sur les problèmes à résoudre. Le ‘’chanfrein’’ est proprement réparé grâce à un profil en inox plié sur plieuse numérique. Je peux enfin décrocher le long caoutchouc blanc solidement amarré le long du bastingage depuis trois mois et demi pour le réinstaller. Constante retrouve une allure plus normale. Nous rencontrons un jeune employé de la voilerie ‘’Quantum’’ et décidons de lui confier notre génois. La voile nous est rendue avec une nouvelle bande anti UV et toutes les retouches nécessaires pour lui redonner une seconde jeunesse ; le tout sera facturé 245 dollars, pas cher du tout ! Les Sud Africains se révèlent pétris d’un sens de l’hospitalité inégalé. Nous sommes ravis par tant de gentillesse. Nous sommes à Richards Bay, il est temps d’honorer notre promesse faite aux enfants lors de notre départ de Mayotte ; nous irons voir les zèbres en Afrique du Sud. Graham et sa femme Veronica, nous loue pour deux jours leur BMW 318 blanche pour nous rendre au grand parc de Hluhluwe/Umfolozi. Je me sens plutôt indifférent, placide et peu motivé par rapport à ce genre de chose. Voir des animaux dans un parc, ça sonne plutôt ennuyeux, mais il faut y aller alors le jour J, nous nous dirigeons vers le nord en voiture pour effectuer les 44 kms qui nous séparent du parc. Meng a préparé des paniers remplis de nourriture et d’un tas d’autres trucs tous nécessaires au bon fonctionnement de notre famille. Nous arrivons enfin à la bifurcation qui mène à l’entrée de la réserve, quand, au détour d’un chemin, une troupe d’éléphants apparaît sur le côté gauche de la route ; nous sommes fascinés. Les petites se penchent par les fenêtres ouvertes en ouvrant de grands yeux. Ca commence plutôt bien et nous ne sommes même pas encore officiellement dans le parc. Les droits d’entrée sont payés à un employé noir pas sympathique. Mais une fois à l’intérieur, nous sommes  enveloppés par la magie du lieu. Le silence étend son pouvoir hypnotiseur sur cet océan de verdure. Aucuns signes de la gangrène humaine ne trahissent la présence avilissante de l’homme dans cet endroit. Pas une clôture, pas un poteau ou autre construction n’est visible aussi loin que nos yeux portent notre regard émerveillé. Voilà la sensation inattendue qui éveille mon intérêt : je me sens bien. Tout au long de la journée nous découvrons les animaux qui vivent paisiblement ici. Ils nous jettent de temps en temps un regard empreint d’une forme bovine de dédain ne trahissant aucune curiosité à notre égard, puis finissent par présenter leur gros cul rond duquel jaillit parfois une longue coulée noirâtre qui s’amoncelle à terre en un gros pâté flasque ; je prends soudain conscience que nous venons d’assister à la naissance d’une bouse...Géant !! En soirée, nous sortons du parc après une rencontre avec un groupe d’énormes rhinocéros recouverts de boue séchée. La corne des mâles est impressionnante. Nous nous rendons dans la ville balnéaire de Sainte Lucie et y trouvons une chambre de motel très bon marché. Nous sommes heureux de nous installer sur d’immenses lits fermes ou sur de très confortables sofas. Il y a même un écran de télévision sur lequel j’assiste, non sans un certain intérêt, au massacre de l’équipe d’Angleterre de rugby par l’équipe nationale d’Afrique du Sud ; 46 à 3 je crois... Meng est heureuse, nous prenons tous un long bain chaud dans la grande baignoire.
Le lendemain, nous nous promenons près de la plage où des hippopotames nous montrent seulement leurs oreilles, narines et petits yeux. Nous distinguons d’immenses crocodiles allongés sur de petits îlots au milieu de la rivière. Nous faisons attention où nous nous rendons. Malgré moi, mon esprit est en alerte et mon regard balaye en permanence les alentours pour m’assurer de la sécurité immédiate de notre environnement. Les faits divers que nous avons collecté au long de conversations anodines avec les Sud Africains, demeurent fraichement imprimés dans les limbes pourtant vieillissantes de ma mémoire. Je revois dans mon imaginaire la scène décrite par Derick, le gars charmant qui m’a refait la structure inox de mon chanfrein : sa femme, alors mariée à un autre homme, passait un week end sur la plage avec leur 4X4. Ils venaient de finir de pêcher et s’étaient lavés les mains dans la mer. Ils revenaient vers leur voiture pour partir quand deux noirs surgirent de derrière le véhicule. L’un deux tira deux balles à bout portant sur son mari qui mourut sur le champ. Elle n’eut droit qu’à une autre arme pointée sur sa tête. Ils s’enfuirent sans rien dérober. Ils voulaient simplement descendre un blanc, pour voir...


A la marina, nous allons tous les jours derrière un gros restaurant car un petit jardin y a été installé avec des jeux pour les enfants des clients. Il y a là notamment un grand trampoline qui fait la joie de nos petites. Je passe de longs moments avec elles à les regarder sauter en riant. De temps en temps j’interroge une serveuse du restaurant ; elle est noire, distante, mais s’ouvre petit à petit à la conversation. J’apprends de cette façon qu’elle a une petite fille dont le père n’est plus ; il a été descendu à coups de revolver pour je ne sais quelle raison, elle demeure assez vague sur ce point. Une deuxième serveuse un autre jour m’avoue se trouver dans la même situation !! Le restaurant fut il y a un mois, le théâtre d’une attaque organisée par une vingtaine de noirs armés qui dévalisèrent tous les clients heureusement sans les blesser. Une semaine plus tard ils remettaient ça dans le même établissement et le voisin en même temps. Nous sommes interloqués et de plus en plus inquiets car le crime touche ici presque tout le monde. La technologie des barbelés est extrême, mais ne repousse cependant pas les agresseurs. Pourtant, je n’aimerais pas être obligé de franchir les barrières qui s’érigent partout autour des maisons, des commerces ou du moindre objet de convoitise. Je suis heureux d’en voir à profusion tout autour des entrées de la marina. Il faut seulement espérer qu’ils ne sachent pas bien nager... Nous rencontrons des Sud Africains charmants comme Philip qui nous donne rendez vous chez lui à Durban. Le bateau est de nouveau prêt et nous décidons de partir dès la prochaine fenêtre météo. Nous tenterons de trouver une solution pour notre annexe là bas. Nous faisons nos aux revoirs aux amis ; certains comme Frank et Sah de Libellé ne nous reverrons plus car ils repartiront vers la Thaïlande au lieu de continuer. Nous sommes restés trois semaines à Richards bay.

A 17h30, en ce 6 décembre 2008, nous partons vers Durban. Très vite la nuit s’installe, le vent est correct mais tombe complètement vers 1h 15 du matin. La navigation est très tranquille. Au petit matin, je réveille la petite famille pour observer une baleine au comportement étrange ; elle se tient en position verticale sans bouger, seule sa grande nageoire caudale sort de l’eau de façon tout à fait irréelle. Un baleineau tourne autour. Je rapproche le bateau, puis coupe le moteur pour pouvoir l’observer tout à loisir. Au bout de 15 minutes, elle reprend une assiette horizontale pour respirer, puis se repositionne à la verticale. Après deux ou trois cycles de respiration, nous redémarrons et repartons vers Durban qui n’est plus qu’à deux heures de notre position. 

 Nous y arrivons à 14 heures. On nous indique un quai d’accueil international pour les visiteurs. La manœuvre est délicate car il nous faut loger Constante dans un trou à rat, mais ça passe. Nous retrouvons quelques amis ; les Américains, Peter et Ginger de Marcy, les Français Alain et son frère Laurent de Bubu et quelques autres. Meng contacte Philip par téléphone. Il nous rejoint dans l’heure qui suit et nous emmène chez lui pour un barbecue sud africain. Les enfants se régalent dans la piscine tandis que je déguste un bon vin pour détendre l’atmosphère. Le couple est très sympathique et arbore la même amplitude volumique que la moyenne des Sud Africains ; ils sont bien en chair et semblent s’en accommoder parfaitement. Ils sont en maillot de bain et ça déborde pas mal. Son épouse est obligée de réajuster souvent le haut sous dimensionné de son maillot de bain d’où deux gros seins lourds semi-fermes tentent de glisser. Je ne peux m’empêcher de les observer à la dérobée non sans un certain intérêt je dois l’avouer ; alcool aidant, mon imagination galope...

Ce fut une agréable soirée, ils nous raccompagnent à travers Durban vers le Yacht Club. A un feu rouge, un groupe de jeunes noirs est rassemblé sur le trottoir ; une jeune fille de treize ans à peu près, respire de la colle dans un sac en plastique. Le temps de ce feu rouge, je découvre un autre monde, celui de la misère et de l’abandon. A Durban, une femme sur 4 ou 6 est infectée par le sida. Le crime est ici à son apogée. Nous ne pouvons pas sortir de la marina sans voiture. Je m’aventure quelque fois de l’autre côté de la voie ferrée qui sépare la marina de la ville, mais je le fais en plein jour et en ayant repéré les parages au préalable. De l’autre côté, il y a un ship bien fourni à qui j’achète quelques équipements nécessaires à la continuation de notre voyage ; des kits de réparation des pompes de WC par exemple.

Abracadabra arrive aussi de Richards bay. A son bord, un couple d’Américains et deux enfants, Analisa et Jabez. Ils ont deux annexes en semi-rigide dont exactement la même aquapro que celle qu’on nous a volé à Mayotte. Seule la coque est encore bonne, le reste est mort, décollé et inutilisable. Je lui propose d’acheter son annexe après avoir contacté une société (water world) capable de construire des boudins neufs et de les installer sur cette coque. Philippe me demande ce que je crois être 50 dollars pour l’annexe. Il me dit « fifty box » Ok, je conclue l’affaire et nous recevons une semaine plus tard une annexe flambant neuve avec trois secteurs gonflable au lieu de deux et des raccords collés plus larges. Les tubes sont, quant à eux, thermo soudés, ils sont en PVC. Ce n’est pas le meilleur matériau, mais cela devrait aller pour quelques années. Alors que je donne 50 dollars à Philippe pour sa coque en aluminium, il s’étonne et me réclame les 100 dollars supplémentaires. Comment ai-je pu entendre « fifty box » au lieu de « one hundred and fifty box » ? La musique sonne complètement différemment, mais il se rétracte gentiment en me disant que cela n’est pas grave. Pour garder un ami, je lui donne 50 dollars supplémentaires afin de réduire le différentiel entre ce que je croyais être le prix et ce qu’il avait en tête. Je constate qu’il apprécie le geste. Arrivent presqu’en même temps un jeune Américain : Zach sur un voilier de 36 pieds appelé Intrepid, et une jeune Polonaise sur un bateau encore plus petit. Lui vient d’avoir 17 ans, il est le plus jeune navigateur en solitaire du monde, et elle, a 23 ans. Remarquable ! A leur âge je ne faisais que rêver à ce genre de chose...

Le jour de la livraison du dinghy, et d’un petit moteur Yamaha de 2 chevaux, nous installons l’ensemble sur le bateau et appareillons pour le ponton du fuel juste en face de notre emplacement.

Le 17 décembre 2008, nous partons pour la plus longue étape de ce tour d’Afrique du Sud, nous devons rejoindre East London avant le 20 décembre à cause d’un coup de Sud Ouest. La météo annonce du Nord Est 30 nœuds maximum. C’est du tout bon. Nous sortons du grand port de Durban vers 19 heures après avoir tout rangé, cordages, par-battages etc. Je ne me sens pas bien car nous avons contractés une forme d’angine à Durban de laquelle je ne suis pas encore remis. A 2 heures du matin, je suis obligé d’envoyer la mécanique ; c’est calme. Nous tournons comme ça au moteur jusqu’à 13 heures puis je renvoie le génois et la grand voile. Le vent passe au Nord Est ; exactement à l’arrière du voilier. J’installe le génois sur son tangon et passe la grand voile en ciseaux avec une retenue de bôme pour éviter l’empannage. Tout au long de l’après-midi le vent augmente graduellement. Le ciel est bleu, la navigation est musclée, mais le pilote contrôle bien le bateau. Pourtant, le vent supposé ne pas dépasser les 30 nœuds, atteint 35 nœuds. Le génois entraine le voilier en un départ au lof difficilement rattrapé par le pilote puis c’est au tour de la grand voile de faire lofer le bateau sur l’autre bord. Constante se met à effectuer de grands lacets à peine contrôlés par le pilote quand tout à coup, lors d’une rafale plus importante que les autres, la grand voile passe à contre. Heureusement la retenue empêche la bôme d’empanner, mais le vent est maintenant trop important, ça passe à 38 nœuds réels car nous avançons à plus de dix nœuds sur le sol. J’empanne la grand voile et la descends non sans casser un coulisseau sur le haut de la voile ; je ne pourrais plus l’envoyer. Le génois seul fonctionne l’espace d’une demi-heure, puis je dois l’enrouler en un tapage assourdissant tellement il faseye durement. J’essaye de le renvoyer bien enroulé, mais sans tangon il se met à pomper brutalement à chaque mouvement de roulis. Je suis fatigué au milieu de ce coup de vent. Le bateau dérive à 4.2 nœuds sur le sol ; il est en travers de la vague à 10 miles nautiques de la côte sans aucune possibilité de refuge. Je décide d’envoyer la trinquette pour avancer car l’échéance du coup de Sud Ouest est plus que jamais d’actualité.
A peine hissée, la voile se met à battre furieusement, je n’ai même pas le temps de serrer son écoute, que je vois ses fibres se distendre ; elle est sur le point d’éclater. Je l’affale immédiatement et la sécurise sur le bastingage. Le vent souffle à cet instant entre 40 et 45 nœuds. De retour dans le cockpit, je range toutes les écoutes, et décide de démarrer le moteur pour faire route coûte que coûte. Je suis agréablement surpris ; le bateau se comporte très calmement et taille sa route sans embardées, le roulis est beaucoup plus modéré que ce à quoi je m’attendais. A 1250 tours/minute, nous devrions avancer à 4 nœuds, mais avec ce vent, nous sommes propulsés à 6.2 nœuds sur l’eau et 10 nœuds au sol grâce au courant. Pas de problème, nous continuons comme ça. J’ai l’estomac serré car mes enfants sont à l’intérieur avec leur mère malade. Elles regardent un film à la télévision sans se douter qu’à l’extérieur, le vent souffle maintenant à 50 nœuds. Vers 20 heures, les petites et leur mère vont se coucher. Moi, j’observe la mer en priant pour qu’elle continue de nous épargner. Le courant dans le même sens que le vent la régularise ; elle ne brise pas trop. Je sais que si quelque chose venait déglinguer l’équilibre fragile qui nous stabilise à cet instant, nous serions plongés dans un chaos sans nom. Je regarde l’anémomètre, une rafale atteint 56 nœuds ; je serre les dents, j’ai peur. Puis vers 21 heures, le vent commence à se calmer, je respire enfin. Nous finirons le trajet jusqu’à East London avec 10 nœuds d’un vent qui se lève du Sud Ouest au petit matin.

A 11heures en ce 19 décembre 2008, nous entrons dans le port.

A l’entrée, un gros zodiac, sur lequel s’alignent en rang d’oignions serrés une douzaine de personnes semi-terrifiées, fonce à 25 nœuds dans les vagues pas trop importantes de l’entrée du port. Nous le voyons effectuer de grands virages avec accélérations et décélérations brutales. Sur le flanc du Zodiac, propulsés par deux moteurs hors bord de 200 Cv, est écrit en grosses lettres noires :’’Adrénaline’’. Je souris, face au contraste de ces gens fraîchement réveillés, lavés, excités et cramponnés à leur vecteur de sensations fortes qui ne durera qu’une petite demi-heure. Ils croisent ce lent voilier dont les voiles ferlées en bataille, le skipper au traits tirés et une asiatique à peine remise de son mal de mer, trahissent l’intensité d’une traversée dangereuse au cours de laquelle erreur humaine et défaillance technique se tenaient à l’affut pour surgir au sommet de chaque vague. Le bateau se stabilise à l’intérieur du port ; les petites attendaient ce signal pour sortir de la cabine et découvrir leur nouveau monde. Elles ne poussent pas de ouaaaa ou des « it’s beautiful ». Il fait gris, les cargos s’alignent le long de quais d’où n’émane aucune forme d’activité. L’endroit semble mort. Nous arrivons à un pont en réfection au pied duquel se trouvent des bateaux sur corps morts à gauche, et à droite, des bateaux à couple les uns des autres le long d’un quai en bois. Un homme et une femme se détachent de l’ensemble des gens présents et nous font comprendre qu’il n’y a pas de place pour nous. Ils nous montrent un haut mur en ferraille rouillée sur lequel nous devons nous vautrer avec des pare battages placés à l’horizontal pour appuyer dans le bon sens sur les colonnes en acier. J’effectue la manœuvre de mauvaise grâce. Puis, après deux heures, je décide de mouiller au milieu de la rivière. Nous serons bien plus en sécurité comme cela. Le coup de Sud Ouest annoncé pour le lendemain, nous défoncerait contre le mur. Un essai d’éolienne confirme que son régulateur est grillé ; merde ! Je ne suis pas de bonne humeur. Finalement, après un tour à terre avec la petite famille, nous prenons contact avec le couple propriétaire de ‘’Adrénaline’’. Ils sont sympas, ce sont les gérants de l’endroit. Ils nous donnent des clés pour ouvrir les trois portes qui mènent aux douches. Voilà, nous sommes tous très propres. Les petites prennent toujours leur douche avec moi ; elles aiment ce moment où l’eau coule à flots et où elles

passent de longs moments à jouer sous cette pluie chaude avec plein de trucs en plastique. Je les lave vigoureusement. Elles ne prêtent pas la moindre attention à mes gestes. Je suis fasciné de les voir si profondément plongées dans leur imaginaire alors que je leur frotte le corps et les cheveux. A cet instant, je n’existe tout simplement pas. De retour au bateau, nous nous endormons d’un sommeil merveilleux parce qu’ininterrompu. Le lendemain, Je me balade avec l’annexe du côté gauche de la rivière. Il y a là un petit Yacht club appelé :’’Buffalo Yacht Club’’ Spinalonga se trouve là, amarré à un ponton tout neuf à peine terminé. Je prends contact avec Nigel qui me propose de venir à son couple. L’idée ne me séduit pas et je décline poliment ; nous serons mieux à l’ancre. Je repars, et nous allons en famille de l’autre côté pour tenter de nous rendre en taxi à un mall (centre commercial) local pour acheter de quoi compléter notre ravitaillement en nourriture. La criminalité est ici très développée et nous sommes soulagés lorsqu’un couple de Sud Africains présents nous propose de nous emmener en voiture. Ils sont vraiment amicaux ces gens. De retour au petit débarcadère, nous rencontrons de nouveau le couple propriétaire d’Adrénaline ; ils me font un compliment chargé d’une partie négative. Je suis le premier Français parmi ceux qu’ils ont accueilli ici, qui soit aimable !!! J’ouvre un peu le flanc et découvre une antipathie quasi viscérale de ces gens vis à vis des Français. J’explique que certains navigateurs véreux gravitent aux alentours de Madagascar et ne sont pas forcement représentatifs de l’esprit français, mais non, elle a effectué un voyage à Paris rendu pénible par ces Français arrogants et peu enclins à aider la pauvre dame. Je renchéris d’un « but it is normal ma petite dame, les Parisiens comme les Newyorkais ou les Londoniens ne sont pas forcement très chaleureux  au premier abord », mais elle enfonce le clou en m’assenant sur le crane que dans le sud de la France, où elle a passé quelques jours, le comportement des Français confirma ce qu’elle pensait déjà...bla bla bla bla. Bon, tout va bien, tout va bien, nous prenons notre douche et décampons vers notre voilier. A peine installés, nous entendons une petite annexe arriver vers nous. Il s’agit de Nigel et de son fils Daniel qui ont emprunté un dinghy pour venir nous inviter à Buffalo Yacht Club sur le côté opposé de la rive anti Française. Ils ont déplacé leur voilier et un autre catamaran pour nous faire de la place. Super, il fait presque nuit, mais nous relevons un mouillage dont la chaine est pleine d’une boue noirâtre dégueulasse. Nous faisons un premier tour pour évaluer la situation ; l’emplacement est très petit, et il me faudra faire très attention pour ne pas heurter Spinalonga devant, ou Albatros, le catamaran qui se trouve derrière. Je repasse une deuxième fois, et Constante s’insère grâce à de multiples bras, entre les deux bateaux. Merci Nigel d’avoir insisté. La rallonge électrique est à la bonne longueur, et l’eau est disponible grâce à un long tuyau souple que le club met à notre disposition. L’endroit est cordial et, après quelques questions subtiles, je me relaxe un peu car ici, les Français semblent être les bienvenus ; alléluia. Nigel et sa femme Elaine ont trois enfants : Daniel 7 ans, Lisa 2 ans et demi, et George 16 mois, une terreur. Ils sont vraiment très gentils. Je découvre leur bateau que Nigel, un ingénieur, a construit sur l’île de Guernesey. Il se fait une joie de me décrire tout les systèmes et équipements installés à bord. Sa femme Elaine est très réservée, mais ses yeux brillent d’une intelligence indéniable ; elle est aussi ingénieur en mécanique. Grâce à une bonne bouteille de Bailey, nous passons une excellente soirée à bord de Constante ; leurs enfants dorment sur leur voilier. Ils disposent d’un système de surveillance par radio pour être sûrs que tout va bien à bord. Dans la soirée, le coup de Sud Ouest se déclenche, mais nous sommes très bien protégés. Nous ne sentons presque rien. A l’extérieur, le vent atteint 50 nœuds et un bateau de pêche coule près du cap St Francis. 12 marins périssent noyés tandis que deux bons sportifs regagnent la côte à la nage et... le skipper blanc est récupéré sain et sauf, mais seul, sur un radeau de sauvetage ??? Mystère !!

Nous sommes le 22 décembre Jesse à 14 ans. Où est-il ? Que devient-il ? A quoi pense-t-il ? Je me reconcentre sur mes filles. Yvette, la gérante du Yacht Club nous emmène nous balader en ville. Nous nous reposons de l’étape précédente qui nous a bien fatigués, de plus, je n’arrive pas à me débarrasser d’une satanée crève qui dure depuis Durban.

Le 24 décembre nous nous réunissons en soirée à l’intérieur du bateau autour d’un joli sapin de Noël en plastique que Meng a installé dans le coin bâbord du carré. Il y a même une guirlande lumineuse qui répand une douce lumière chaleureuse. Nous sommes bien tous les quatre. Nous avons acheté des cadeaux pour nos enfants et nous nous sommes fait plaisir Meng et moi. Nous ne savons pas ce que nous sommes offert. Pour la première fois, et peut être parce que nos petites comprennent mieux de quoi il s’agit, nous fêtons Noël comme il se doit. Seul bémol, nous ne sommes pas réunis à St Cyprien avec toute notre grande et belle famille. Cela sera pour une prochaine fois. Au matin, les petites se réveillent et découvrent ce que le père Noël leur a apporté ; elles piaffent de joie et nous les enveloppons de notre amour infini. Aujourd’hui, Nigel de Spinalonga cuisine une belle dinde dans la pure tradition anglaise avec même de la confiture dessus. Nous sommes heureux de nous trouver bien à l’abri alors que le Sud Ouest fait rage à l’extérieur. Cependant, nous nous préparons, car le départ est prévu pour le lendemain. Nous n’avons pas le temps d’apprécier ce jour de Noël ; je suis déjà sur la route et la météo. Une fenêtre semble s’ouvrir qui pourrait peut être nous permettre de rallier Mossel bay d’une traite. Meng et les enfants doivent prendre un avion à Cape town le 7 Janvier. Meng pousse pour tenter d’arriver à Mossel bay, mais après analyse de la météo, je prends la décision de m’arrêter à port Elizabeth. Je dois fermer les portes de mon esprit hésitant aux tentations de ce genre. Si nous n’avions pas de date butoir à Cape town, je m’arrêterais à Port Elizabeth sans même réfléchir. Je ne sais pas à cet instant que cette décision devait nous éviter de nous trouver dans une situation très difficile par la suite.


Ce matin 26 décembre 2008, nous appareillons tous vers 12 heures 15. Dès la sortie du port, la mer nous cueille à froid ; elle est très agitée. Je suis au près serré afin de m’écarter de la côte pour rejoindre le premier de mes points GPS. Julie est malade et vomit sans prévenir. Je me précipite, mais il est trop tard. Carmen regarde sa sœur et se convulse en un haut le cœur annonciateur d’une fusée prête à surgir de sa bouche, mais, en un effort surhumain, elle parvient à réprimer le raz de marée. Il y en a partout, ça pue, Julie pleure, ça commence bien. Meng est elle aussi malade, comme d’habitude en début de navigation, elle ne peut rien faire. Je nettoie, lave Julie, range, la réinstalle sur le sol. Les petites regardent un film pour faire passer le temps. Le vent passe à l’Est et se renforce, tout est gris, un crachin réduit la visibilité. Spinalonga et Albatros sont devant. Il me tarde d’arriver à port Elizabeth car la mer est vraiment agitée. La nuit se passe au rythme de mes tranches de sommeil mais je dors peu. Le bateau roule, je n’ai que la grand voile dehors. Le vent se renforce au petit matin ; trente nœuds déjà. Nous arrivons en vue de PE alors qu’une baleine effectue des sauts hors de l’eau. De loin je crois d’abord qu’il s’agit de vagues brisant sur un récif, mais non, c’est une baleine heureuse de vivre. Moi, je suis fatigué, j’ai dû prendre des médicaments vers deux heures du matin car j’ai de la fièvre. Je suis cassé et pressé d’en finir avec ce vent, cette mer et cette grisaille. Nous rentrons dans un port glauque. Le temps de préparer le bateau pour un amarrage je ne sais pas très bien où, le bateau de sauvetage en mer s’approche de Constante et nous ordonne de nous mettre contre un quai soi disant d’accueil. Je suis effaré, la houle rentre de façon très importante dans ce port. Je sais que cela sera dur pour le bateau contre un mur de béton. Nous effectuons la manœuvre d’accostage avec un vent de travers puissant qui manque d’accélérer l’arrière du voilier et de le faire atterrir trop vite sur le quai, heureusement, un grand coup d’accélérateur barre à tribord vers l’avant, le redresse de justesse et j’enclenche la marche arrière pour revenir sur le quai en douceur. Des gens sont là pour nous aider à prendre les amarres, mais au bout de 15 minutes alors que le bateau est maintenant sécurisé, mon cœur se serre. Les treize tonnes de Constante sont propulsées d’avant en arrière et contre le mur avec une force qui me fait craindre le pire pour mes amarres et mes taquets d’amarrage. Un agent de l’immigration se présente alors que je cherche une solution immédiate pour me sortir de cette merde. Finalement il insiste pour que je remplisse ses damnés papiers. Je les expédie au diable après avoir griffouillé trois conneries et fonce au YACHT Club pour demander une place en marina sinon je dégage et irai ancrer dans le port. Pas question de rester une minute de plus à me faire massacrer sur le mur de ce port pourri. Un coup d’œil entre le mur et mes par-battages en appui sur de gros pneus énormes et j’aperçois une couche de pétrole brut qui monte à l’assaut des flancs du bateau ; J’ENRAGE. Finalement, un petit vieux nous trouve une place à condition de ne pas y rester longtemps car le propriétaire est supposé revenir bientôt. En fait les conditions météo ne lui permettront pas de revenir de sitôt. A l’extérieur, les vagues sont de plus en plus importantes et passent maintenant allègrement au dessus de la grande jetée. Abracadabra se trouve ici car il était parti un peu plus tôt que nous. Son skipper, Philip, m’explique que la météo annonce un coup de vent d’Est, pour cette raison il est rentre à PE. Je me félicite de notre décision, mais Spinalonga et Albatros ont continué. Je l’apprendrai plus tard, ils se sont trouvés tous les deux dans des situations très dangereuses. J’organise une opération dont chaque étape est planifiée et expliquée aux différentes personnes que j’ai rassemblées pour nous aider à sortir de ce mur alors que le vent souffle fort et nous pousse vers une rampe de mise à l’eau située à seulement quelques mètres du bateau. Comment ces gens osent nous plaquer sur cet endroit dangereux en guise d’accueil ? Ca gronde à l’intérieur et malgré ma fatigue et ma fièvre, j’ai envie de tous les envoyer paître. Il y a un corps mort et une bouée à une dizaine de mètres sur le flanc bâbord de Constante, je mets l’annexe à l’eau dans cette merde de marée noire, j’amarre un bout relié au bateau pour nous écarter du mur. Apres une manœuvre parfaitement exécutée, Constante se détache du mur et parvient à faire demi-tour pour sortir de l’ornière, faire le tour de la marina et y entrer. Ils ont installé un gros boudin dans le port, devant les pontons de la marina pour tenter de réduire la force des vagues, mais rien n’y fait. Le bateau est maintenant amarré comme une araignée à plusieurs pontons. Il est 15 heures, et le coup de vent s’installe maintenant en maitre des lieux. C’est la folie, la marina se déglingue, des articulations cassent et arrachent fils électriques et conduites d’eau. Un pont permettant le passage d’un ponton principal à un autre est proprement éjecté de ses supports, il faut l’amarrer pour qu’il ne sombre pas dans les eaux tourmentées de ce port. Au même moment, Nigel, a décidé de rentrer dans un petit port construit à l’intérieur du cap St Francis situé à une trentaine de miles de PE. C’est une erreur qui me glace rien qu’à son évocation ; comment a t-il pu décider de rentrer dans un port situé au vent du coup d’Est, avec ses trois enfants à bord ? A l’approche du port, des vagues énormes brisent par trains entier. Il s’en aperçoit, mais il est trop tard, le vent et les vagues sont sur son arrière, il ne peut plus faire demi tour. Il passe ainsi trois trains de déferlantes car la profondeur n’est que de 10 mètres et le vent souffle à plus de 40 nœuds. A l’entrée du tout petit port, la profondeur n’est que de 3 mètres et c’est la marée haute ! S’ils avaient eu la malchance de se présenter à marée basse, ils se serraient plantés au creux des vagues à l’entrée et fracassés sur la jetée. Ils sont parvenus de justesse à rentrer à l’intérieur ; de justesse car les vagues traversières déferlantes les déportaient dangereusement vers la jetée opposée de l’entrée. Un vrai cauchemar ! Heureusement, Nigel est un excellent marin ; il a réussi, malgré les conditions extrêmement difficiles, à rentrer. Une fois dedans, la galère a continué car le patron du port leur a interdit l’accès à couple d’autres bateaux de pêche. Ils ont dû se mettre contre un quai avec les mêmes implications que pour nous. Ensuite, le coup de Sud Ouest est arrivé, et ils se sont fait proprement mettre dehors à cause du manque de place et de l’entrave aux activités de la pêche locale. Autant dire que les ‘’yachties’’ comme ils nous appellent ici, ne sont pas les bienvenus dans ce port. 50 nœuds de vent à l’ancre, heureusement pour eux, le fond était de bonne tenue et le plan d’eau maintenant protégé de cette direction du vent. Quant à Albatros, le catamaran, ils ont continué en mer durant le coup d’Est et se sont fait durement secouer. Ils racontent qu’une vague déferlante a faillit les renverser. Tous les membres d’équipage à l’intérieur ont été éjectés de leur couchette. L’intérieur du voilier s’est transformé en champs de bataille. Leur destination était Knysna, mais au matin, la mer était beaucoup trop forte pour y rentrer. Ils ont continué jusqu’à ce que le vent faiblisse suffisamment pour pouvoir faire demi-tour et revenir au moteur sur leurs pas. Devant la passe montagneuse de Knysna, se trouvaient deux bateaux de sauvetage en mer qui les attendaient. Un pilote est monté à bord du catamaran, puis ils sont rentrés avec un bateau devant, un pilote à bord, un bateau derrière et une personne guidant le convoi du haut de la falaise. Ils ont fait du surf à 14 nœuds sur les vagues déferlantes qui se trouvaient à l’entrée. Heureusement tout s’est bien terminé  pour ces deux bateaux.
De retour à Elizabeth où nous essuyons le coup d’Est. La nuit se passe relativement bien car je suis malade, et les amarres rappellent durement le voilier toutes les 30 secondes.
Le lendemain ça se calme, et je passe la matinée à nettoyer la coque de cette saloperie de pétrole. Je le fais en pure perte car dès le prochain coup d’Est juste après le coup de Sud Ouest qui commence déjà à souffler, j’aurai la coque complètement pourrie de pétrole à nouveau. Le vent de Sud Ouest est tellement fort que je suis obligé d’amarrer le bateau sur plusieurs pontons. Le vent lui arrive par le travers ; il gite à près de 10 / 20 degrés sous les rafales. Ca tire tellement que je ne peux pas laisser le bateau seul. La nuit dernière une amarre a cassé. Vers 15 heures, une bitte d’amarrage casse net sur le ponton ; je réajuste. Meng part à la découverte du Yacht club et fait la connaissance de nos voisins. Nous sommes invités chez eux le jour suivant pour un Braye ; c’est le mot qu’ils utilisent en Afrique du Sud pour le barbecue. Le lendemain, nous sommes chez eux, le vent est suffisamment calme pour me permettre de partir. Nous nous relaxons avec ces gens à l’accueil si remarquable. Deux Australiens ont abandonné leur bateau à 37 miles nautiques de la côte en face de Port Elizabeth. Les secours sont allés les chercher et les ont ramené sains et sauf. Le bateau flottait toujours une semaine après...Aujourd’hui, c’est au tour de la jeune Polonaise de 23 ans dont j’ai parlé plus haut. Elle effectue un tour du monde en solitaire. Elle s’est retrouvée trop près de la côte et s’est faite prendre par des déferlantes qui la poussaient de plus en plus. Elle a tenté de jeter son ancre qui a cassé en détruisant tout le balcon avant. Ensuite, elle a lancé un Mayday et les secours sont arrivés de Port Elizabeth une demi-heure plus tard, le temps de remorquer le petit voilier vers le port. Malheureusement le bateau a tapé durement sur le fond, et la quille a défoncé la partie inférieure de la coque provoquant une importante voie d’eau. Ils ont réussi à la sortir de l’eau de justesse ; en voilà une qui revient de loin... Les photos qui sont parues dans la presse sont particulièrement impressionnantes. Cette côte est vraiment dangereuse.

Nous décidons finalement de modifier le billet d’avion de Meng et des enfants car je ne veux plus me stresser pour arriver à Simon’s town à la date voulue. Nous n’aurons pas le temps ; la météo est trop dure pour prendre des risques inutiles. Alors voilà, moyennant 300 Dollars US, Meng et les petites partiront depuis Port Elizabeth. Je suis soulagé car je n’aurai pas à leur infliger d’autres navigations difficiles jusqu’à Simon’s town que je pourrai rejoindre en toute quiétude et avec de bonnes fenêtres météo. Nous fêtons le nouvel an très tranquillement à bord de Constante. De toute manière, les petites sont couchées vers 20 heures, il n’est pas question d’aller réveillonner tard le soir sous peine de devoir porter nos enfants endormies sur de longues distances. Je reste éveillé jusqu’à minuit, et réveille Meng qui dort à côté de moi sur le sofa pour lui faire un gros bisou. J’espère que la nouvelle année sera pleine de joie, d’émotions et de bonheur pour toute ma grande famille.
Le 6 Janvier 2009, une fenêtre météo s’ouvre pour moi, des amis se proposent d’héberger ma petite famille le temps d’une nuit. Je me sens malade, une anxiété inhabituelle me taraude le cœur, mais je ne sais pas pourquoi. Un dernier cadeau de PE, une montagne de charbon située derrière de grands hangars recouvre tous les bateaux d’une couche de poussière noire lorsque souffle le vent d’Est. Merci Port Elizabeth, vous êtes certainement le port le plus infect qu’il m’ait été donné de découvrir. Je plains sincèrement les gens qui possèdent des voiliers dans ce cloaque.
Le matin du 6 Janvier, nous déposons au Yacht club les bagages que Meng doit emporter avec elle, puis nous revenons au bateau. J’ai dû nettoyer les pare-battages pour pouvoir les positionner sur le pont sans leur couche de goudron jaunâtre. J’ai mal au cœur, j’ai de la diarrhée. Les amis sont là, le moteur ronronne, le bateau attend, je serre mes petites dans mes bras, Meng pleure. Quel moment de tristesse. Nous ne nous sommes jamais séparés en une année de navigation. Je largue les amarres, les yeux rivés sur le ponton qui défile sur mon bâbord. Je jette un œil de temps en temps sur mes petites femmes, elles me font des signes de la main et deviennent de plus en plus lointaines. Voilà, le temps de tout ranger et d’envoyer la grand voile, je sors du port. La mer est comme d’habitude agitée par vent d’Est, le seul qui me permette d’avancer dans la bonne direction. Le ciel est très gris, il se met à pleuvoir presque immédiatement. J’ai le cœur gros. Le bateau semble désert, fantomatique. Au bout de deux heures, je pleure. Malgré le fait qu’il ne s’agit que d’une séparation temporaire, mon âme se rappelle la perte de mon fils Jesse ; ça fait mal, mais ça passe. Je double le cap derrière lequel s’abrite PE, et reprend l’allure du vent arrière. Je navigue avec la grand voile à deux ris et le génois en grand. Puis le vent tombe, j’envoie immédiatement le moteur ; dans ces parages, il n’est pas question de s’attarder, le prochain coup de Sud Ouest est déjà annoncé ; je dois arriver demain avant la tombée de la nuit si possible, car la renverse est prévue pour le lendemain matin. Ma nuit se passe au rythme de mes tranches de sommeil qui continuent tard dans la matinée. C’est l’avantage de la navigation en solitaire, je peux me reposer correctement sans avoir à m’occuper d’autres choses que du bateau et de ma petite personne. Je prends mieux conscience, grâce à cette comparaison forcée, de la fatigue induite par le simple fait de naviguer en famille. Seul, mon radar cérébral fonctionne par intervalles réguliers. Pendant 25 minutes, même en journée, je me relâche complètement. Avec les enfants, dès qu’elles sont éveillées, le radar ne se relâche jamais, il est en alerte permanente. J’ai entré toutes les routes alternatives dans le GPS, Plettenberg, Knysna, et Mossel bay sont prêts à m’accueillir. Mossel bay, apparaît finalement en fin d’après-midi. L’endroit est joli, niché au pied du cap St Blaize. Je jette enfin l’ancre vers 17h30. Je ne suis pas trop fatigué ; tout va bien. Cela faisait longtemps que je n’avais pas vécu une navigation relativement tranquille. Je dis relativement car la mer est restée agitée tout de même. Meng a évité une autre séance de mal de mer... Lasina est là, un voilier fabriqué par ses propriétaires provenant du Danemark. Le bateau ressemble de très près à un Swan. Il y a aussi Ian et Cathy, ce couple d’Anglais qui navigue sur un petit bateau en acier que Ian a construit lui même. Le bateau est magnifique de l’extérieur, mais ils ne nous ont jamais ouvert leurs portes malgré deux invitations à notre bord quand nous étions tous à Richards Bay. Je mets l’annexe immédiatement à l’eau et me rends chez eux, mais une fois de plus, je reste pendu aux filières à bavarder sans que Ian daigne m’inviter  à son bord... C’est comme ça. Annie et Steen de Lasina, sont aussi fatigués, je m’en retourne donc à bord de Constante pour une belle et reposante nuit de sommeil.

Le lendemain, deux kayaks se présentent près  du bateau. Je les appelle et les invite à prendre un thé. Ils sont très sympas, et l’un d’eux ; Gerahrt, m’invite le soir même pour un barbecue chez ses parents. Il y a ses deux sœurs et leurs enfants et les parents. Je suis encore ravi par la chaleur de leur accueil. Une chose m’interpelle, ils parlent tous très lentement et très distinctement. Gerhart a 39 ans et dirige sa propre société de fabrication de carrelage et de tuiles. Il emploie 130 personnes ! Pas mal. Le yacht club de Mossel bay est plaisant et m’autorise à utiliser les installations gratuitement. Seule difficulté, il faut à chaque fois retirer le dinghy de l’eau via une rampe de mise à l’eau. Malheureusement, je ne possède qu’une seule roue sur les deux normalement installées sur le tableau arrière de notre nouveau dinghy. J’y remédierai plus tard. Le lendemain, Gerhart me rejoint en kayak de nouveau et devant le vif intérêt qu’il manifeste vis à vis de la croisière hauturière et de l’art de vivre qui s’y rattache, je l’invite à effectuer la prochaine étape jusqu’à Simon’s Town. Il est ravi. Nous complétons ensemble le réservoir de fuel grâce à sa voiture et à mes jerricans. Dans l’après-midi, je me rends à bord de Lasina, quel superbe voilier. 8 années de construction, un vrai bijou. Je repense à la somme d’efforts consentis par Maman et Papa pour construire Tarenne. Je pose les questions relatives aux difficultés inhérentes à tel ou tel point délicat de la construction ; ils sont ravis d’y répondre. Un couple de navigateurs extrêmement attachants. J’espère que nous pourrons nous revoir. Le départ est fixé pour le jour suivant après analyse de différentes sources météorologiques. Le vent devrait tourner au secteur Sud Est vers Midi.

Le lendemain arrive, et à mon grand étonnement, je vois Ian et Cathy sur Ariel, le petit bateau construit par Ian, relever leur mouillage et prendre le large. Pourtant, le vent devrait souffler du secteur Sud Ouest durant la plus grande partie de la journée. Les derniers bulletins météo, annoncent une renverse vers le Sud Sud Est seulement en fin d’après-midi. Mon nouvel équipier m’appelle au téléphone, il est au ponton flottant avec ses parents. Je les sens un peu inquiets alors que leur unique fils est sur le point de prendre la mer avec un parfait étranger. Sa maman me demande de visiter le bateau, elle est très curieuse de découvrir l’antre de Constante. Après avoir chargé les quelques bagages de Gerhart, je vais chercher sa maman ; le père est trop peu sûr de ses vieilles jambes pour s’aventurer sur une aussi frêle embarcation. Enfin, tout est prêt ; nous attendons la renverse du vent qui souffle toujours du Sud Ouest. Nous attendons toute la journée tranquillement en discutant de sa société et de l’avenir de son pays. Vers 17 heures, le vent tombe complètement. C’est le bon moment pour partir. Alors que je relève le mouillage, nous voyons Ariel revenir. Ils viennent de batailler toute la journée contre le vent et sont obligés de faire demi-tour, et les voilà prêts à jeter l’ancre quand, en fait, il serait temps de partir. Ils me disent que le vent est complètement nul à l’extérieur. Cela est vrai, mais le vent va se lever secteur Sud Sud Est graduellement. Je suis un peu étonné car ces British semblent toujours posséder le parfait bateau qu’ils savent manœuvrer superbement en utilisant les meilleures stratégies. Ils repartiront demain. Nous appareillons avec Lasina. Le paysage est magnifique, le soleil est bas et se couchera bientôt. Les deux bateaux effectuent un grand tour pour éviter les dangers du Cap St Blaize, puis orientent peu à peu vers le Sud Ouest, en direction du Cap des Aiguilles. Le Moteur ronronne, puis laisse la place à la voilure fatiguée du voilier. Nous marchons bien avec un début de traversée presque trop idéal. Je suis en alerte pour ne pas me faire surprendre. Les bulletins diffusés par Cape Town radio ne sont pas alarmants. Tout va bien, mais le vent oriente de plus en plus Est. Conséquence invariable ; le bateau se met à rouler et mon marin du dimanche évite de justesse un lancement de fusée incontrôlé en demeurant allongé bien sagement sur la banquette du cockpit à tribord toute la nuit. Le lendemain, le soleil brille, la mer est comme d’habitude plutôt musclée sous un vent de 25 à 30 nœuds plein arrière. Je demeure très conservateur car je ne tiens pas à me faire surprendre voiles en ciseaux comme entre Durban et East London avec un vent atteignant 50 nœuds. Constante navigue donc sous génois seul tangonné. Cap Aghulas est passé vers 16 heures en ce 11 Janvier 2009. J’ai atteins, comme mes parents il y a 11 ans, le point le plus Sud de notre voyage. Puis il faut bien remonter, alors j’oriente la proue vers Simon’s town. La nuit se passe très bien ; je suis presque étonné de cette navigation sans bataille à livrer ; tant mieux. Mon marin se porte mieux et peux enfin dormir dans la cabine. Nous entrons dans la ‘’False Bay’’ dans la matinée du 12. Des groupes de phoques jouent à la surface de l’océan Atlantique ; et oui, nous avons aussi change d’océan dans la foulée. Les montagnes nous entourent de toutes parts ; c’est très beau. Vers 14 heures, nous entrons dans la marina de Simon’s Town à la place 177. Elle était réservée depuis Richard’s Bay. C’est superbe. Je suis enfin seul ; Gerhart est partit en m’ayant offert un bon lunch au Yacht club. Je sais qu’il n’oubliera pas son aventure nautique. Je suis une fois de plus immensément soulagé, car Simon’s town marque la fin de cette descente difficile vers Cape Town et au delà, vers des mers plus clémentes. 



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