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RETOUR DE ILHA GRANDE A RIO DE JANEIRO
Ma petite famille dort paisiblement malgré les 80 chevaux du Ford qui ronronne à 1300 tours/minute. Le vent est nul et la mer calme. J'ai retrouvé sans difficulté mes automatismes de navigation nocturne. Je note les phares qui devraient signaler leur présence par un code de lumière mais qui ne le font pas (2 déjà !). Tout va bien, le trafic est rare, mais vers 3 heures du matin, un épais brouillard s'abat en douceur sur la terre. J'interromps mes tranches de sommeil, et je scrute la nuit opaque sur l'avant du bateau. Sans radar et sans système AIS, je n'ai aucun moyen de connaître la présence d'autres navires près de moi, et encore moins d'en prévoir les trajectoires. Le stress m'envahit de nouveau. Je ne peux m'empêcher d'imaginer toute sorte de catastrophes liées à des collisions avec d'énormes masses métalliques en mouvement. Ces moments sont pénibles, car ils durent. J'observe la tête de mât pour tenter de déceler la présence d'étoiles, signe d'une dissipation du brouillard, mais mon feu de navigation demeure enveloppé d'une auréole impénétrable. L'humidité envahit mes vêtements de quart, mon visage ruisselle, mais je scrute, inquiet, m'attendant à tout moment à la pire des rencontres, celle d'un monstre d'acier fonçant droit sur nous, sans la moindre compassion pour le drame qu'il va provoquer. Mon corps est en alerte, tendu à l'extrême. Tous mes sens sont activés et réglés au maximum de leur sensibilité. Même l'odorat tente de percevoir la présence de molécules de gaz d'échappement très caractéristique des énormes moteurs de cargo. Les minutes s'égrènent doucement, puis les heures… La tête à tribord, j'écoute, je scrute, je sens, puis je passe à bâbord ; même geste, même attente. A l'esprit, les récits terribles de voiliers broyés en mer, tuant des familles entières, défilent inlassablement. Les mots terrifiants de cette mère de famille américaine s'infiltrent sur l'écran de ma mémoire. Ils étaient 4 sur un voilier parti des USA. Un couple et leurs deux jeunes enfants. Un cargo Coréen les a percutés de nuit près de la Nouvelle Zélande. Il ne s'est pas arrêté, mais a effectué deux cercles autour du point d'impact avant de repartir. Le petit garçon a disparu, aussitôt emporté par le voilier qui coula en 5 minutes. Rien n'avait pu être embarqué dans l'annexe semi-gonflée qui se trouvait sur le pont. Le radeau de sauvetage avait disparu sous l'impact. Il faisait froid, la mer était forte ; la petite fille et son père sont morts sous les yeux de l'unique survivante ; la mère qui était de quart, était équipée pour le froid. Une vague a renversé l'annexe, mais le père et sa fille n'ont jamais pu remonter…
Alors je scrute, j'écoute, je sens. Ma pensée s'évade et flotte dans la cabine arrière sur les visages endormis de mes deux petites filles et de ma tendre épouse ; elles sont merveilleuses dans leur total abandon. Je les enveloppe de mon amour ; je tente de les protéger tout en comprenant confusément que ce n'est qu'une illusion. La vie ou la mort ; une décision de chaque instant prise par d'autre et sur laquelle il me semble ne pouvoir peser. Les moments intenses passés en mer à guetter le danger, me font prendre conscience avec une acuité douloureuse, combien nos existences sont fragiles.
Une lueur pâle apparaît enfin, là-bas, à l'Est. Aujourd'hui, ce n'est pas un embrasement de l'horizon pour célébrer en une explosion de lumière, la venue du jour, mais seulement un épanchement blafard qui repousse à contrecœur les limites de ma cécité. La nuit baille et s'étire en rose pâle sur l'horizon. Nous naviguons bientôt à travers une ouate pastel posée sans peser sur l'ondulation huileuse de l'océan endormi. La beauté de ce moment ne connait pas de limites ; c'est peut-être comme ça au paradis ! Un disque parfait orange pâle émerge doucement de cet univers serein et dissipe lentement le brouillard et avec lui, mes angoisses.
 


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