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Séjour en Guyane Francaise

Jeudi 3 décembre, Meng se lance dans une aventure quelque peu téméraire ; connaissant son caractère plutôt prudent, elle décide de mettre l'annexe à l'eau et se rendre à la marina toute proche, à la rame avec Julie. Je m'aperçois de la situation trop tard, elles sont déjà presque arrivées au premier ponton. Meng ne se rend pas compte que le courant, à l'étale de marée haute au moment où elle est partie, va prendre de la vigueur rapidement et empêcher son retour. Une heure plus tard, elle revient, ou plutôt tente de revenir, mais bien évidemment, on ne remonte pas ce genre de courant avec une annexe semi rigide, des rames très molles et une expérience très limitée de la pratique de l'aviron. Je lui propose- en criant - de revenir à la marina et de trouver refuge chez Tropicat, le catamaran de Pascal et Patricia rencontrés à Itaparica (Brésil). Ils sont extrêmement sympas et l'emmènent immédiatement en ville à Cayenne, en attendant la renverse vers 13 heures ; Meng et Julie sont ravies. Le courant passe tout de suite entre Pascal, Patricia et nous. Ils ont loué une petite Clio pour un mois et nous nous baladerons très gentiment durant notre séjour à Dégrades des Cannes. Je vois Meng revenir un peu penaude, tirée par un dinghy emprunté par Pascal à un autre navigateur. Meng a déjà fait quelques emplettes. Le moment est favorable, nous relevons le mouillage et nous installons sur le ponton extérieur de la marina, à couple d'un voilier en acier. Au préalable, nous avons mouillé à 40° de Constante pour bien nous écarter du voilier d'accueil et ne pas créer de pression supplémentaire sur ses amarres. Ce n'est pas parfait, mais ça fera l'affaire. Un petit tour de la marina révèle un triste mais familier panorama en zone française. Plus de 50% des bateaux parqués ici sont abandonnés et dans des états lamentables. A part quelques bateaux de passage, les autres se meurent faute d'attention, rongés par une nature violente et sans merci. Le vent fort conjugué à un long fetch, crée un clapot de 1m50 parfois, provoquant de nombreux dégâts. De la mousse verte recouvre toutes les surfaces indiquant un taux d'humidité pas très sain pour la santé de nos équipements. D'ailleurs, nous devons avoir de la chance car la saison des pluies vient juste de commencer ; chouette !!
Heureusement, Pascal et Patricia sont là et nous enveloppent de leur amitié. Grâce à eux, nous découvrons Cayenne et ses environs. La marina est loin de tout, et sans voiture nous sommes bloqués. Malgré l'entassement des bateaux mourants dans tous les recoins, et la toile de fils électrique qui en émane, je parviens à me brancher sur une borne surchargée, directement en aval du disjoncteur. J'ai fait cela proprement, mais en informe tout de même la capitainerie après avoir payé nos 7 Euros par jours. Personne ne viendra résoudre le problème. Résultat, nous avons de l'électricité, mais mon branchement ne plait pas beaucoup à certains vieux locataires incrustés sous les ponts de leurs tombeaux flottants que je croyais abandonnés du reste. L'ambiance à Dégrades des Cannes pourrait être meilleur s'il n'existait pas une sorte de guéguerre territoriale entre ceux qui vivent à bord et travaillent en Guyane, et ceux qui comme nous sont de passage. Pourtant, nous sommes très heureux de trouver cette marina, bien fabriquée, solide, pas  très chère et bien équipée, sans qu'un caporal en mal de pouvoir ne nous saute dessus pour nous réclamer du fric. Ici, l'administration est très relaxe et c'est très bien comme ça.
La Guyane Française, c'est aussi la base de lancement de la fusée Européenne Ariane 5 et, justement, il y en a une qui doit décoller très prochainement. Nous voulions nous rendre aux îles du Salut, en face de Kourou lundi, mais elles sont évacuées 12 heures avant chaque tir. Nous décidons de casser notre tirelire, et de louer une voiture pour aller assister à ce décollage depuis Kourou. La voiture, une mignonne petite Clio louée pour la modique somme de 39 Euros par jour, ravit les petites qui s'éclatent à l'intérieur.
Nous sommes mercredi 9 décembre 2009, le lancement a lieu à 13h26. Nous arrivons à la marina de Kourou où là, des gens fort sympathiques, se proposent de nous guider vers le mont Carapa non loin d'ici. C'est un promontoire naturel, aménagé pour accueillir 750 personnes maximum. Arrivés à l'entrée, c'est la déception, le tir est reporté au Jeudi 17 Décembre. Nous venons de dépenser 65 Euros, entre location et essence, pour rien, ou presque. Nous aurons au moins reconnus les lieux pour notre atterrissage en bateau. Nous repartons pour Cayenne, je ramène la petite famille à la marina et rend la voiture à l'agence située à 15 kms du voilier. Je me demande s'il me faudra rentrer à pied…Sur la route, je tends le pouce sans conviction, mais une superbe femme noire s'arrête avec un SUV flambant neuf et me prend en stop. Je suis très surpris qu'une telle beauté fasse confiance à un étranger seul, pas très bien vêtu marchant seul sur le bord de la route. Elle exerce à 44 ans le métier de consultant ; elle possède sa propre entreprise… bigre, qu'elle est belle ! Elle me dépose au rond point de la marina. 2 minutes plus tard, c'est au tour d'un travailleur guyanais extrêmement gentil de me prendre en stop. Décidément, ce pays nous plaît bien. Les cultures, riches et diverses, semblent se côtoyer en bonne harmonie sur un territoire dont la flore et la faune extraordinairement dense nous fascinent. Meng s'y sent très bien car la plupart des commerces sont tenus par des Chinois. Pour elle, pas de dépaysement. Malheureusement, ici aussi, les vols sont nombreux et nos matériels sont la cible des cafards nocturnes. Bubu, le voilier d'Alain au mouillage depuis 6 mois à 200 mètres de la marina, est aux prises avec un trio de ces mécréants une nuit tranquille, quand son propriétaire revient ver minuit et les surprend en flagrant délit. Heureusement pour lui, ils n'ont pas eu le temps de lui prendre grand chose. Malamok est lui aussi au mouillage, Alain, Véronique et leur fille Mathilde nous ont rejoints deux jours après notre arrivée. A leur tour, ils louent une voiture, et grâce au deux véhicules combinés, le leur et celui de Tropicat, nous partons visiter le village Laotien de Cacao situé en pleine jungle. Quel spectacle grandiose ! Nous naviguons sur un océan de verdure. Jean-Philippe, le potier installé au village, nous égaye de sa bonne humeur et de son savoir-faire. Puis, c'est au tour d'un instituteur, vivant en Guyane depuis 22 ans, de nous époustoufler par sa connaissance et sa passion des insectes. Le musée qu'il a créé vaut vraiment le déplacement. Carmen et Julie s'extasient tour à tour de voir d'énormes scarabées gravir la pente raide de leur T-shirt. Le fondateur du musée les fait participer à toutes les exhibitions, sauf celles de gigantesques mygales qui, malgré un comportement pacifique, demeurent potentiellement dangereuses. De retour à la marina, nous subissons de nouveau l'assaut des moustiques.
Le lendemain, Meng me réveille en sursaut ; une belle vedette à moteur est en train de couler sur son corps mort à 100 mètres de la marina. Je mets l'annexe à l'eau et me rends sur place. Il n'y a pas grand chose à faire. Seule une bulle d'air coincée sous le pont à l'avant de ce bateau de 40 pieds au moins, maintient l'agonisant encore à flot. Les ¾ du bateau sont immergés et forment un angle de 60 degrés par rapport à l'horizontale. Une âme charitable, ou plutôt intéressée…réussira à l'échouer sur les bords du fleuve. Il la renflouera quelques jours plus tard. Autre drame dont nous sommes les témoins, est celui de ce jeune Belge, fin prêt pour partir sur les Caraïbes avec son joli monocoque de 36 pieds. Il décide, Après 5 mois de présence en Guyane française, de remonter le fleuve en amont jusqu'à un petit village sympa. Une sorte de dernier regard sur ce pays intéressant avant de partir. Passé la marina, le fleuve n'est plus cartographié, le courant est violent, les rochers nombreux et invisibles. Il percute l'un d'entre eux et perd sa quille instantanément. Le voilier se couche au bout de quelques oscillations et finit par couler dans la mangrove où le skipper a réussit à vautrer le bateau. 24 heures plus tard, il renfloue son pauvre voilier après avoir désolidarisé son mât, et remorque l'ensemble en deux voyages à la marina. Quel désastre ! La coque présente 30 degrés de gite sur tribord à cause de quelques mètres cube de boue qui ont envahi l'intérieur. Toutes les filières sont tordues ou cassées, le portique porte-instruments est écrasé etc. Des mois de préparation pour rien. Il faut tout sortir, nettoyer, reconstruire ; moteur électricité, pompes, électronique etc. La liste est longue à laquelle vient s'ajouter la nécessité de fabriquer une nouvelle quille. D'après des plongeurs spécialistes de ces eaux boueuses, il est impossible de la retrouver et de la sortir des deux mètres de vase dans laquelle elle est complètement ensevelie maintenant. Je me félicite de posséder un voilier à ballast intérieur… Le concept d'une quille rapportée sur des voiliers en fibre de verre est intéressant sur le plan de la fabrication en série, mais très mal traité techniquement chez la plupart des constructeurs. Résultat : les concentrations de contraintes sont énormes à la jonction coque/quille, l'eau de mer finit toujours par s'infiltrer, trouve les gros boulons de fixation de la quille et les grignote progressivement par effet d'électrolyse. Bonne chance l'ami, je n'aimerais pas me trouver à ta place.
Il pleut beaucoup. Nous décidons de partir pour Kourou. Le tir de fusée a été reporté au jeudi 17 décembre.
Le lundi 14 décembre 2009, nous nous déconnectons de la marina et mouillons en face de manière à nous tenir prêt pour décoller en début de marée descendante. Bien nous en pris car il nous faut bien 1 heure et demie pour remonter et nettoyer centimètre par centimètre les 60 mètres de chaîne couverte d'algues et de bernicles.
Mardi 15 décembre 2009, nous disons au revoir à nos amis. Brigitte et Jean-Michel sur Fleur de Méninges restent ici pour 18 mois. Ce sont eux qui nous ont convaincus de faire escale à Dégrades Des Cannes. Merci pour votre bon conseil, nous n'en regrettons pas un instant. Nous passons devant tout le monde et nous engageons enfin vers l'embouchure. Ca ne se présente pas très bien. Très vite, le ciel déjà menaçant, se bouche complètement, la pluie s'abat violemment sur Constante. Le vent, qui souffle à 30 nœuds, conjugué à la pluie réduit la visibilité à un niveau qui m'empêche de distinguer les prochaines bouées vertes et rouges dans le chenal. Je suis obligé de maintenir le bateau stationnaire au niveau des bouées entre lesquelles nous nous trouvons et d'attendre une accalmie pour foncer sur les suivantes. Je stresse un peu, mais nous parvenons enfin, d'accalmie en accalmie à atteindre la sortie du chenal balisé. J'oriente sur bâbord et me retrouve nez à nez avec un long filet de surface. Heureusement, nous sommes encore au moteur. Je n'ai que tout juste le temps de faire demi-tour pour le longer à distance respectable vers le Nord. Enfin en eau libre, le vent tourne au Nord Ouest, puis Ouest faible ; en plein dans le nez. Il faut se résoudre à marcher au moteur. Heureusement la distance est courte. Nous arrivons en vue des îles du Salut à 17 heures. Il est trop tard pour nous engager dans la rivière Kourou. Nous prenons donc le corps mort de l'administration à l'île Royale pour y attendre la bonne marée le lendemain après-midi vers 16h30.
Toute la famille va bien, les petites décortiquent de leurs grands yeux curieux, ce nouvel environnement. Les îles sont très vertes, entièrement recouvertes de palmiers et de cocotiers. Il n'y a pas de plage ; leur circonférence est frangée de roches volcaniques noires. Moi qui pensait trouver de l'eau claire ; c'est raté ! La visibilité est de 5cm, et la couleur de l'eau est verte. Ces vieilles dames de granit volcanique s'imposent pourtant à nos esprits par la puissance hypnotique de leur terrible histoire. Je ne la connais que dans ses grandes lignes, les détails viendront dans les jours prochains pour éclairer cette forteresse mystérieuse. Après une bonne nuit de sommeil, interrompue seulement à 22 heures par la gendarmerie maritime qui nous demanda gentiment de lui rendre son corps mort, nous nous sommes levés le lendemain avec de l'énergie à revendre. D'abord, deux heures de nettoyage de coque… à tâtons, comme d'habitude dans ces eaux troubles, puis, nous sommes descendus à terre en annexe pour découvrir l'île Royale. Il fait chaud et humide. Dès nos premiers pas, les moustiques et autre vermine invisible, s'attaquent à nos chairs fraîches. Nous nous aspergeons de produit repoussant. Très vite, de petits singes sympas émerveillent les petites. Puis c'est au tour d'une sorte de croisement entre le chien et le rat de capturer notre attention. Ils courent un peu partout à la recherche de noix de coco. Nous marchons devant d'anciens bâtiments du pénitencier transformés, pour certains, en auberge et restaurant. Dans l'ensemble, l'ancienne implantation est respectée et même rénovée. Un musée, qui fut autrefois, la maison du directeur, propose un tracé historique de l'endroit, mais nous devrons y revenir. Il est temps de partir pour ne pas rater la petite fenêtre favorable pour rentrer dans la rivière Kourou. L'entrée n'est qu'à 4 miles nautiques des îles du Salut. Après l'avoir embouquée sans problèmes, nous mouillons 60 mètres de chaîne en face de la petite marina du vieux port de Kourou. Demain, nous tenterons de voir le décollage de la fusée. Cela devient une véritable obsession ! Encore de la pluie cette nuit, impossible de dormir avec les écoutilles ouvertes. Les moustiques sont là encore ; très présents. Nous faisons brûler des serpentins anti-moustiques pour libérer au moins le cockpit et nous permettre de rentrer ou sortir de la cabine. Le courant est très violent en marée descendante et j'observe avec inquiétude les mouvements désordonnés de Constante pris entre un vent contraire au courant. La nuit, l'alarme du GPS est activée pour déceler un éventuel dérapage, spécialement sous les grains dont la violence mets nos nerfs à dure épreuve.
Ici, le vol est à son apogée à cause de la présence des techniciens " aisés " du Centre National d'Etudes Spatiales. Il faut tout cadenasser et ne rien laisser traîner sur le pont.
Aujourd'hui 17 décembre 2009, nous descendons à terre et faisons du stop pour aller au mont Carapa. Dès le pouce levé, une voiture s'arrête. Il s'agit d'un technicien spécialisé dans le montage des éléments de la fusée. Il se propose de nous y emmener directement. Après une attente de 1h30, les services de sécurité ouvrent le portail non sans avoir contrôlé le contenu de nos sacs et notre identité. Les amis de Dégrades des Cannes sont aussi venus en voiture. Pascal et Patricia ainsi que Michel et Marie Noëlle nous rejoignent dans la joie et l'excitation. Nous avons hâte de voir le fleuron de notre technologie prendre les airs. Il fait chaud, les caméras sont prêtes, tout les regards sont rivés vers ce petit point blanc entouré de 4 tiges paratonnerre. Une belle sonorisation nous renseigne en temps réel grâce aux commentaires de journalistes informés. Les dirigeants de l'opération sont interviewés, tout est dans le vert. Dernier point météo, puis c'est le début du compte à rebours. A T moins 5 secondes, un voyant rouge s'allume sur le système lancement ; le tir est arrêté et reporté au lendemain, même heure. C'est la déception ! Nos amis repartent dépités vers leurs bateaux respectifs à Dégrades Des Cannes. Il leur faudra une bonne heure et demie pour y revenir à cause d'une large déviation liée à l'effondrement du seul pont existant pour rallier les deux villes principales. Pour nous, ce n'est que partie remise, nous reviendrons demain. Nous sommes soulagés de retrouver Constante mouillé au même endroit.
18 décembre2009, nous revoici sur le bord de la route avec deux paniers pleins de sandwich et pleins d'autres trucs délicieux préparés, avec amour, par Meng. Les deux petites exhibent fièrement leur pouce tendu et leur meilleur sourire… Malamok nous a rejoint hier au mouillage, et nous a donné rendez-vous au Mont Carapa, encore lui, pour voir la fusée. Une fois de plus, la première voiture s'arrête pour nous prendre. Il s'agit d'un Guyanais vraiment sympa. Nous effectuons le même chemin vers le sommet sous un soleil écrasant. Tout le monde arrive en nage sur le site, prêt à s'écrouler sur les gradins. Nous avons amené des parapluies avec lesquels Carmen et Julie Jouent. Elles nous présentent une belle performance théâtrale en ouverture du décollage. Il ne reste plus que quelques 28 personnes à s'être déplacées ; elles applaudissent nos filles déjà sur scène. Le ciel est magnifiquement bleu, alors que des grains violents n'ont cessé de nous harceler la nuit dernière. La sonorisation du site nous reparle des détails de ce lancement pour mettre sur orbite un satellite militaire appelé " Hélios 2B ". Ma caméra est rivée sur le même petit point blanc, puis le compte à rebours commence ; 10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1 Top… Rien ne se passe pendant 3 secondes, puis, un petit panache de fumée blanche apparaît à la base du point blanc au-dessus des arbres environnants. Une voix laconique annonce : " Décollage ", et la fusée prend enfin son envol. Je tente de la cadrer dans le champ de la caméra, mais je suis hypnotisé par l'intensité lumineuse des moteurs d'Ariane 5. Elle monte en infléchissant légèrement sa trajectoire vers le Nord, en un silence parfait. Puis, le grondement de ses tuyères nous parvient, décalé, ajoutant au spectacle grandiose la voix puissante qui affermit sa présence éphémère. Déjà, Ariane 5 est à peine visible. Ses deux boosters latéraux se détachent ; seule une irrégularité dans le tracé régulier de la fumée blanche, trahit la séparation. Deux petits points lumineux s'écartent doucement de la trajectoire programmée ; pour eux, c'est une chute libre vers la surface de la mer qui conclura dans quelques minutes la mission qu'on leur avait confiée. C'est pour cette raison que toute la zone englobant la rivière Kourou et les îles du Salut est fermée à la navigation durant un tir de fusée. Voilà… Nos têtes demeurent penchées en arrière tentant de retenir le souvenir de cette étoile filante déjà si loin. Le vol durera 1h30 au terme de laquelle, un nouveau satellite sillonnera l'espace au-dessus de nos têtes pour mieux nous observer… Nous repartons en stop vers le bateau. De retour à la marina, nous décidons de terminer la journée avec quelques amis à la piscine municipale pour nager en famille. En Guyane, il n'y a guère que là qu'il est possible de se baigner. Cette nuit là, deux moteurs hors bord sont dérobés sur deux voiliers au mouillage. Les moteurs étaient posés sur leur support et les propriétaires étaient à bord. Nous prenons soin désormais de rentrer notre 2CV à l'intérieur de la cabine chaque soir. Le vandalisme (plus une seule cabine téléphonique ne fonctionne), les vols en tout genre, les cambriolages, ici, comme à Mayotte, en Afrique de manière générale, aux Seychelles, au Brésil, le pernicieux esprit du mal habite une partie non négligeable de ces gens. Ils sont suffisamment nombreux pour créer un climat d'insécurité proche de l'intolérable. Interrogés sur ce sujet, les habitants vivants en Guyane française en tant qu'expatriés, déplorent une situation qui empire et contre laquelle, les forces de police ne peuvent pas grand chose. Pour préserver une certaine forme de paix sociale, elles tolèrent vols et dégradations. Les Français qui vivent en Guyane gagnent suffisamment bien leur vie pour permettre le chapardage de leurs vélos, motos, ou autre voiture, couverts par une assurance d'ailleurs. Pour les voyageurs à budget serrés, dont nous faisons partie, c'est intenable ! Un voilier est une cible facile que peu d'infrastructures  protègent. Nous nous faisons agresser, dépouiller d'équipements vitaux à la sécurité du bord. Nous ne pouvons que porter plainte auprès d'administrations qui ont d'autres préoccupations ; elles demeureront lettres mortes. Nous sommes écœurés par la liberté d'action dont jouissent ces voyous.
Après la séance sympa de la piscine municipale durant laquelle nous attraperons un virus auquel seule Meng échappera, nous décidons de partir dès le lendemain pour les îles du Salut.
Le dimanche 20 décembre 2009, nous sortons avec soulagement de ce trou infestés de rats. Nous sommes chanceux, aucun d'entre eux n'a tenté de nous subtiliser notre bien. Nous avions pris bien soin d'ancrer notre bateau sous les projecteurs puissants de la marina. Nous effectuons les 6 miles qui nous séparent de l'île Royale, sans problèmes. Ici, le vol n'existe pas, les îles sont trop éloignées des centres infectieux où la vermine de nos sociétés pullule. Nous découvrons avec respect un passé douloureux dont témoigne encore chaque pierre en cet endroit. Nous avons repéré un corps mort inoccupé et nous y amarrons, mais les conditions météo ne sont plus les mêmes. Un fort clapot nous empêche de nous amarrer directement au-dessus du gros flotteur car la sous-barbe cogne à intervalle régulier. Un amarrage long nous amène irrémédiablement, à un moment ou à un autre, à contre du corps mort. Malgré sa composition en matière plastique, la coque souffre de marques qu'il faut polir pour les faire disparaître. Cela m'agace ! Nous éliminons la possibilité de mouiller car le fond constitué de vase molle, est de très mauvaise tenue. Nous voici à terre de nouveau sur l'île Royale. Cette fois-ci, nous en faisons le tour et nous attardons au musée pour découvrir les faits marquants de l'histoire de ce fameux bagne. La mémoire du livre d'henry Charrière est encore claire dans mon esprit. Nous regardons le film " Papillon " le soir même pour replacer les évènements dans le temps et sur ces lieux. Nous changeons de mouillage le lendemain et prenons un corps mort libre à l'île St Joseph. L'endroit est très beau et peu développé. Seul un baraquement tenu par quelques légionnaires, plutôt taciturnes, révèle la présence humaine. De nombreux panneaux interdisent tout un tas de choses, y compris la baignade, la visite des ruines etc. Nous n'y prêtons que peu d'attention. Quelques dizaines de mètres nous engagent sur le chemin périphérique de l'île, et nous amènent nez à nez avec une immense colonne de fourmis géantes. Elles portent toutes, un morceau de feuille sur leur dos. Les petites sont médusées, très intéressées, mais un peu inquiètes de devoir enjamber ce tapis d'êtres vivant. Fait notable, nous ne nous faisons pas agresser par les moustiques ici ; quel confort ! Vers le Nord, une route dallée et ombragée nous invite à l'emprunter pour atteindre le sommet de l'île. En haut, nous découvrons d'un bloc, la fameuse réclusion ! C'est ici qu'on cassait les durs. Papillon y aurait passé plusieurs années. Vrai ou faux, nous frémissons dans ce labyrinthe lugubre que l'on nommait : " L'antichambre de la mort ". Malgré la végétation qui engloutit cette tombe à ciel ouvert, nous ressentons la souffrance lente et durable qui grignota l'âme des plus résistants. Ce silence moite et vert de lichen, nous fait fuir vers la lumière et la sérénité de notre voilier. Notre présence en ces lieux nous fait soudain prendre conscience de ce que le mot " bagne " représentait vraiment.
De retour à bord de nos voiliers, nous planifions la veillée de Noël sur Malamok
22 décembre 2009, C'est aussi le jour anniversaire de mon fils Jesse. Il a 15 ans. Mes souvenirs me ramènent en arrière, vers les heures douloureuses où je me suis battu en vain contre la mère de ce fils que je n'ai connu vraiment que 16 mois, puis 5 années en pointillé. La haine m'habite toujours ; tenace, féroce, mais elle ne me fait plus souffrir. Ces pensées là m'enveloppent seulement d'une tristesse que le temps et l'expérience m'ont appris à balayer d'un revers de l'esprit. Mes filles sont sur le pont, elles font des acrobaties en se balançant la tête en bas et les jambes en l'air sur les écoutes tendues du génois enroulé. Je les regarde rire et s'enivrer de leurs prouesses et entreprises dont la témérité, si elle nous effraie souvent, forge chaque jour la structure de leur développement et de leur équilibre.
Ce que nous aurions pu construire, Jesse et moi son père, est immense et, malheureusement, vital. Qu'est-il devenu ? Qu'en ont-ils fait ? Est-il rêveur, passionné, déterminé ?
Bon anniversaire Jesse.
Le 23 décembre 2009, nous abandonnons le corps mort de St Joseph pour celui de l'île Royale car le propriétaire caractériel d'un catamaran promène touristes, nous jette avec mépris.
En compagnie de l'équipage de Malamok, Alain, Véronique et Mathilde, nous assistons à la visite guidée par Serge, un ancien de la marine marchande. Sa vaste connaissance de l'histoire du bagne, et de l'histoire en général, marquera ma mémoire à jamais.
Voici en quelques mots, et quelques chiffres la substance d'une idée Anglo-Saxonne qui, en Guyane, atteint probablement ses lettres de noblesse :
Début de l'envoi de bagnards en 1852, fin du bagne en 1953 soit 101 ans d'existence. 67 000 personnes furent déportées et 50 000 moururent sur place. L'espérance de vie au bagne de Guyane était de 4 années. Dans le but de peupler la Guyane, on implanta le bagne à la frontière brésilienne (210 personnes dont 37 survivront) après 2 ans. Cayenne, Kourou, les îles du Salut et Saint Laurent du Maroni. Il y avait des bagnes mobiles dont le plus meurtrier fut celui de la construction de la route reliant Cayenne à Saint Laurent du Maroni. Il fallut 80 ans pour avancer ce projet qui ne fut terminé qu'après le temps du bagne. 15 000 bagnards moururent sur ce chantier ! Le camp de l'île Royale comportait des baraquements de 200 places pour les bagnards. Dix porte-clefs bagnards ayant acquis - par la persistance de leurs dénonciations - la confiance des gardiens, assurèrent la liaison entre gardiens et bagnards. La pestilence de ces baraquements était telle, que personne ne voulait rentrer à l'intérieur. Couché sur une longue planche tout au long du baraquement, on manillait les prisonniers qui dormaient alignés comme du poisson à sécher. Les latrines servaient de baisodrome où les plus jeunes détenus n'étaient pas à la fête ! La longue planche - servant de lit -  était infestée de punaises, puces, poux et cafards. Les moustiques, nonos et autres saloperies complétaient le gros de l'infestation toutes les nuits. C'était un réel enfer, à n'en pas douter. Le taux de mortalité variait entre 25 et 40% au bagne de Cayenne.
En 1938, le gouvernement français, sous pression à cause d'une opinion publique qu'alerta un grand journaliste français, mit un terme à la transportation, mais pas au bagne. La 2ème guerre mondiale et la saisie des navires français par l'Angleterre, stoppèrent l'approvisionnement en vivres et en médicaments du bagne. Le taux de mortalité atteint les mêmes niveaux que ceux des camps de concentration allemands. On atterrissait en Guyane, cependant, et il convient de ne pas l'oublier,  pour d'autres raisons. Ce n'est qu'en 1946 que l'on put reprendre l'approvisionnement des camps. Il ne restait alors plus que 1500 survivants sur les 5000 détenus.
Un mot de l'île Saint Joseph, l'antichambre de la mort.  On y envoyait les plus durs, 4 blocs de 30 cachots portaient la capacité de réclusion à 120 détenus. Chaque cachot mesurait 4 mètres carré !!! Un cimetière de gardiens rappelle à la lecture des inscriptions sur quelques pierres tombales encore lisibles, qu'on mourrait ici très jeune. Je peux lire celle d'une Demoiselle Colonna morte à 28 ans ou bien ce prêtre, 27 ans. Les bagnards n'avaient pas droit à une sépulture : ils étaient offerts aux requins dans l'anse de l'île Royale.
Quelques bagnards se rendirent célèbres par leurs actions et leurs écrits. Le talentueux Francis Lagrange qui fut l'auteur de nombreuses toiles et décorations religieuses. Il était là pour avoir créé de fausses gravures ainsi que de faux billets de banque. Henri Charrière dit Papillon qui s'évada d'un camp forestier à Cayenne et non de l'île du Salut comme il le prétendit. Il ne put malheureusement pas bénéficier de sa notoriété ; son livre fut écrit en 1969 et le célèbre film (Papillon avec Steve Mc Queen et Dustin Hoffman) fut tourné et monté en 1973, date de sa mort. Bien sûr, l'affaire Dreyfus que tout le monde connaît et celle de Cesnek.
Nous connaissons maintenant tout le personnel du site. Les caissières qui nous vendent des baguettes de pain sorties du congélateur du restaurant, le gendarme chargé de la surveillance des îles, Serge qui émerveille les petites grâce à la relation chaleureuse qu'il a développé avec un Toucan. Il le nourrit  chaque soir après l'avoir appelé en sifflant. De retour au bateau, nous passons une nuit pénible à cause des grains innombrables et des coups de boutoirs sur la sous-barbe à la proue de Constante.
Le lendemain, je mouille le bateau sur son ancre avec un cordage frappé sur un corps mort pour le maintenir face à la houle importante ; ça va mieux. Nous nous baladons de nouveau à terre, mais en début d'après-midi, le ciel devient menaçant, la pluie et le vent nous forcent à regagner le bord en urgence. Il faudra attendre 20 heures pour que les conditions météo nous permettent  de rejoindre Malamok pour réveillonner. Nous arrivons avec nos bonnets de Père Noël. Carmen en a un qui clignote ; elle est ravie. Véronique et Meng ont planifié le menu et se sont partagé la confection des différents plats. Le champagne apparaît, mais je n'en prends qu'une coupe car demain, le jour de Noël et malheureusement un vendredi, nous partirons pour Tobago. Quelle belle soirée, pleine de sérénité et d'amitié. Les enfants jouent avec Mathilde, ou plutôt, avec les jouets de Mathilde. Moi je jette un coup d'œil à Constante ; il n'y a plus de doute maintenant, il dérape lentement, mais sûrement. Vers 22 heures, les petites sont endormies, mais nous les réveillons. Il faut revenir vers Constante pour s'en occuper. Merci les amis et à bientôt à Tobago.
Enfin les enfants couchées, je démarre le moteur, relève le mouillage avec Meng et me repositionne sur un corps mort.
Vendredi 25 décembre 2009, je ne me sens pas très bien. J'avais bien ressenti les symptômes d'une grippe ou d'un autre truc du même genre hier, mais n'en ai pas touché mot ; je garderai cela pour moi. Nous désirons vraiment quitter ces eaux glauques,  ces moustiques et cette saison des pluies qui nous maintient dans une moiteur étouffante. Comme lors de tous nos départs, je suis anxieux. Meng a disposé autour de notre petit sapin de Noël en plastic bien décoré, une bonne douzaine de cadeaux. Les petites les découvrent émerveillées encore pleines de sommeil. Je les regarde, déjà distant ; nous serons en haute mer dans quelques heures. Cette idée s'impose à cet instant précis, m'empêchant de l'apprécier pleinement. Après un petit tour à terre pour jeter la tonne de papier d'emballage des cadeaux, je remonte l'annexe et la sécurise.
Voilà, c'est parti une fois de plus. 1 heure plus tard, Carmen vomit ! Heureusement, Meng a bien anticipé ; ça tombe dans un seau… Julie ne se sent pas bien du tout, et Meng est très limite. Afin de contourner les îles du Salut pour atteindre des eaux suffisamment profondes, je suis obligé de remonter vers l'Est contre vent et un fort courant. La mer est très hachée, courte,  maligne ; ça tape durement, l'équipage souffre. Heureusement, les 80CV du moteur Ford nous font passer là dedans en force à 5 nœuds au fond. Puis, j'oriente au Nord, toujours au près serré, grand voile à un ris et le moteur. A 1.2 miles nautiques du point GPS que je m'étais fixé pour atteindre les eaux sûres et profondes, Meng me supplie d'orienter enfin la proue du voilier vers le Nord Ouest ; estimant que nous étions sortis de la zone dangereuse, je m'exécute après 3 heures de progression pénible et éprouvante.
Constante s'écarte enfin du vent maintenant plein travers, j'envoie la trinquette, puis le génois. Le moteur se tait, je bloque la rotation de l'hélice, la vitesse monte à 7.5 nœuds au sol. Les mouvements s'adoucissent, les visages se détendent, nos muscles se décrispent. Un dernier regard vers les îles du Salut, déjà loin là-bas ; nous sommes enfin partis.
 



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