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Voyage des Iles du Salut à Tobago

26 Décembre 2010 La mer s'habille de turquoise ce matin alors que le soleil progresse au-dessus de l'horizon. Je lutte grâce à des médicaments type paracétamol contre une grippe qui commence à m'affaiblir progressivement. Nous avons bien encaissé le choc de la première nuit. Meng n'éprouve plus les symptômes du mal de mer et, comme pour nous accueillir en cette belle matinée, une famille nombreuse de dauphins rejoint notre course en surfant sur le flanc des vagues régulières de l'Atlantique. Nous sortons tous, gonflés du bonheur de les observer. Caméra au poing, je filme pendant une bonne vingtaine de minutes les mouvements joyeux de ces mammifères magnifiques. De tout petits dauphins suivent au millimètre près la danse harmonieuse de leur mère. Nos filles jubilent. Je remercie intérieurement la nature qui leur offre une telle splendeur. Quelques jeunes s'attardent encore autour de Constante, puis ils rejoignent leur clan. Où vont-ils ? Que feront-ils seuls au milieu de cette immensité bleue marine? Nous ne le saurons jamais, et c'est très bien ainsi.
Constante fonce toutes voiles dehors propulsé par une bonne brise de travers. Je garde un ris dans la grand voile en prévision de grains éventuels ou d'une augmentation du vent. Celle-ci se produit à la tombée du jour. J'enroule alors un peu le génois et amène l'artimon. Constante se calme et entre dans la nuit en toute sérénité. Les petites, lavées au gant et changées, s'endorment dans leur cocon douillet à l'arrière. Meng les accompagne et les enveloppe de son amour infini. Nous sommes bien. Le trafic est nul, pas de pêcheurs en vue ; je peux commencer mes tranches de sommeil de 25 minutes malgré la grippe qui assaille mes sens. Les cachets me permettent de la contenir.
Dans l'après-midi du 27 Décembre, la silhouette sombre du Nord Est de Tobago émerge progressivement sur l'horizon à bâbord. Nous arriverons dans la nuit  et effectuerons notre clairance lundi matin. La rumeur parle d'une taxe à payer si nous arrivons dans les eaux territoriales de l'île en dehors des heures d'ouvertures de leurs bureaux administratifs. C'est un peu vague, et bien que nous ne désirions pas payer cette taxe, nous ne savons pas vraiment comment l'éviter. A l'approche de la pointe Nord Est de Tobago, la mer déjà agitée, devient extrêmement chaotique. Le vent tombe et nous envoyons la mécanique. Les filles en profitent pour regarder un film. Je remonte la ligne de pêche que nous traînons en pure perte depuis la Guyane, puis c'est au tour de l'hélice trainée sur l'arrière, qui assure une bonne partie de notre alimentation électrique quand nous sommes en navigation, de trouver son logement sur le pont. Je vérifie le mouillage et prépare les outils qui permettent de l'envoyer. La nuit, tout doit être préparé d'avance pour que l'atterrissage se passe dans les meilleurs conditions de sécurité possible.
A vingt heures, nous entrons dans la baie de Charlotte ville. Je distingue quelques feux de mouillage de voiliers à l'ancre qui se dandinent sur le fond brutalement noir des montagnes environnantes. J'utilise notre puissant projecteur à main pour bien localiser notre zone de mouillage, puis je fonce sur l'avant pour engager l'ancre dans son davier. De retour à la barre, je jette un dernier coup d'œil à l'environnement immédiat, stoppe le bateau d'un bon coup de marche arrière, un coup d'œil sur le sondeur m'indique une profondeur de 17 mètres. Je fonce de nouveau à l'avant et desserre l'embrayage du guindeau pour libérer l'ancre. Evidemment c'est coincé, mais j'ai l'habitude ; un coup sec sur le disque grâce au manche de sa manivelle et le poids de la pioche entraîne en un vacarme assourdissant la chaîne à sa suite. Je la vois disparaître dans l'abîme opaque qui enveloppe le petit triangle de lumière blafarde que ma lampe frontale projette sur le beaupré. La marque des 10 mètres défile sous mes yeux attentifs. Je régule la vitesse de défilement en jouant sur la pression du disque d'embrayage. Puis la marque des 20 mètres apparaît, plus lente ; l'ancre est au fond. Je stoppe la chaîne et attend que le vent face culer Constante pour relâcher progressivement la longueur adéquate pour cette profondeur. Arrivé à 60 mètres de chaîne, j'installe l'amortisseur ; un crochet inox pris dans un maillon de la chaîne et relié au taquet d'amarrage tribord avant par un cordage nylon souple de 6 mètres de long. Une fois celui-ci bien frappé, je resserre l'embrayage en prévision d'une remontée de chaîne en urgence, et bloque le frein du disque en cas de rupture de l'amortisseur. Ensuite, je passe aux commandes du voilier et engage la marche arrière tout doux. Cela a pour effet d'étirer toute la chaîne sur un fond, que j'espère, constitué de sable. En prenant deux repères, l'un sur un voilier au mouillage, l'autre sur un point fixe de la côte, j'observe le mouvement de Constante en marche arrière. Arrivé en bout de chaine, j'entends l'amortisseur en nylon émettre un craquement familier en se tendant sous l'effet des 13 tonnes du voilier qu'il stoppe avec autorité. Constante est immobilisé ; il est temps maintenant de tester la solidité de l'ensemble. Les yeux toujours rivés sur mes deux repères latéraux, j'augmente le régime moteur très progressivement jusqu'à 1600 tours minutes (2500 est le maximum que peut atteindre le moteur). L'amortisseur se tend d'avantage, les repères ne changent pas de position, je passe à 1800 tours ; Constante ne bouge plus, c'est bon, nous sommes correctement ancrés. Je coupe le moteur.
 Je me suis un peu attardé dans la description détaillée de la procédure utilisée pour mouiller un bateau, de manière à bien montrer aux lecteurs qui ne seraient pas coutumiers de ce genre d'opération, à quel point les actions à engager sont précises et importantes. Elles doivent être exécutées avec la plus grande rigueur. La moindre erreur peut s'avérer fatale. J'en ai commis une de taille qui aurait pu nous coûter très cher si la chance, ou un coup de pouce de la providence, ne nous avait pas épargné. En arrivant à Abrao, un mouillage brésilien à Ilha Grande, j'ai mouillé dans les règles de l'art en face d'une très jolie plage. Malheureusement, j'ai positionné le bateau à l'opposé du sens et de la direction du vent dominant ; celui qui souffle en tempête lors du passage des fronts froids. Le lendemain, de retour de la plage où nous venions de passer une heure, et seulement 10 minutes après avoir regagné le bord, le vent orienta au Sud Est. Constante effectua lentement un 180 degrés sur son ancre. Le vent augmenta à 35 nœuds immédiatement, ce qui eut pour effet de décrocher l'ancre plantée à l'envers. Si le fond avait été de sable, pas de problème, l'ancre se serait immédiatement replantée et aurait stoppé le bateau, mais ce jour là, nous étions dans de la vase dure. La pioche est sortie de sa vase avec un gros paquet de limon scotché, elle s'est retournée, mais, ne possédant plus de forme efficace, s'est mise à traîner comme un vulgaire poids mort sur le fond. Nous nous sommes mis à déraper au pas de course sous la violence du vent. A 10 minutes près, nous  ne nous serions pas trouvés à bord pour réagir. Si nous étions partis au village pour faire des courses, nous aurions retrouvé le bateau sur les rochers. Merci Providence !
Les filles sont couchées. Le silence nous enveloppe quand, quelque part sur bâbord, un appel capture notre attention. Je balaye la zone avec le faisceau du projecteur et découvre le voilier ¨Sheer Tenacity¨. Nos amis sud africains sont là, juste à côté ; quel bonheur ! Après un bref échange, nous rangeons un petit peu, mais je suis épuisé à force de lutter contre cette saloperie de grippe. Dans la nuit, je m'écroule ; la fièvre m'envahit, je peux enfin m'y abandonner. Tremblements, grelottements, insomnie, bref, l'arrivée est pénible. Est ce parce que nous sommes partis un Vendredi ?
 
 



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