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TRAVERSEE DE L’ATLANTIQUE NORD VERS LES ACORES

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TRAVERSEE DE L’ATLANTIQUE NORD VERS LES ACORES

 

16 Mai 2010, après 4 mois aux Caraïbes, nous entreprenons la traversée de l’Atlantique Nord. Nous avons expliqué à Carmen et Julie que, cette fois-ci, nous serions en mer pour un long moment. Nous étions assis sur les banquettes du carré, elles nous ont regardé droit dans les yeux, elles ont hoché la tête en signe d’acquiescement, et ont dit : « OK ». C’est si simple à cet âge de partager ces moments là. Trois bateaux français ; Fitou, Silalune, et Tarzh An Deiz, partent en même temps. Nous connaissons le dernier de ces bateaux avec Michel et Roselyne que nous avons rencontrés en Guyane Française. Curieusement, ils préfèrent passer au Nord Est d’Anguilla. Cette stratégie implique de tirer des bords contre un vent d’Est assez fort. Je ne vois aucun intérêt à commencer une longue traversée par un premier combat contre vent et vagues, sauf si on aime régater au plus prés.

Après avoir tout préparé sur le pont et à l’intérieur, Constante relève son mouillage que je sécurise solidement, puis oriente sa proue vers la pointe Sud Ouest d’Anguilla. Nous y arrivons tranquillement, en partie protégés par la terre. La mer est plate. L’entrée en matière est progressive. Dès que nous sortons de la zone sous le vent de l’île, la mer se creuse. Nous orientons la proue au plus près du vent pour faire un cap NNE. Constante s’incline sur bâbord ; le ton est donné, ça ne va pas être facile. Dans la journée, le vent augmente et creuse des vagues irrégulières extrêmement chaotiques. Pour effectuer le contact radio avec mon Père, j’ai installé sur son support, à l’arrière de Constante, le tout nouveau ST 1000 acheté à Singapour et reçu aux Seychelles ; il ne crée pas d’interférences. Il est pratiquement neuf. Une heure après être sortis d’Anguilla, un coup d’œil à l’arrière me laisse pantois ; le pilote a disparu. Je me précipite et découvre le malheureux ST 1000 trainant dans l’eau, retenu uniquement par son cordon électrique. Je le ramène à bord, mais pour lui, c’est la fin ; il est plein d’eau de mer. L’écran d’affichage est éteint. En y regardant de plus près, je découvre la cause du problème : la pièce en plastique qui assure la jonction entre le bras du ST 1000 et le manche du régulateur d’allure est tout simplement cassée. Il s’agit d’une pièce en plastique qui devait présenter une fragilité. Résultat ; 400 € jetés à l’eau et plus de back up disponible pour remplacer le pilote principal. J’avais trois ST 1000 ; ils sont tous inopérants. J’enrage car ça commence plutôt mal. Le contact radio avec mon Père approche. Comme prévu, je ne comprends pas ce qu’il me dit à cause des interférences provoquées par le pilote principal. Excédé, je fonce sur son écran et appuie sur la touche « stand by ». Je bloque la barre et reviens vers la radio. Je comprends enfin ce que mon père me dit et découvre avec bonheur que Constante navigue parfaitement équilibré sans pilote à cette allure. Du coup, et pour économiser l’énergie, je le débranche et continue sans lui. En cette première journée de navigation, nous sommes très attentifs aux petites afin de gérer d’éventuels retours de nourriture, mais pour le moment, elles vont bien.

Le bateau lutte contre cette mer hachée. Je commence à réaliser en sentant mon estomac se nouer, que nous risquons de vivre un véritable calvaire en regard de l’énorme distance qu’il nous reste à parcourir (2042 miles nautiques). Quelques minutes plus tard, un équipet s’ouvre sous l’action des coups de boutoir subit par la coque. Un thermos s’en éjecte et se brise en mille morceaux. Heureusement une enveloppe plastique externe contient les débris à l’intérieur. C’est dur comme entrée en matière. La nuit approche. Carmen qui ne présentait aucuns symptômes du mal de mer jusqu’à présent, se calme étrangement. Elle demeure assise sur la banquette transformée en lit pour toute la durée de la traversée. Ses yeux dans le vague n’expriment plus la même vivacité. Notre niveau de vigilance passe au rouge ; la fusée n’est pas loin. Il est temps d’aller dormir. Dans la coursive menant à la cabine arrière, je lui demande deux fois : « veux-tu vomir Carmen ? », elle me répond sans énergie : « non papa ». Elle s’installe sur le lit, et aussitôt m’annonce en pleurant : « Papa, je veux vomir ! ». L’expérience aidant, je sais à cet instant précis que je ne dispose que de 2 secondes, voire trois si j’ai de la chance. Je l’empoigne sous les bras, et la positionne rapidement à genoux face aux toilettes. Il était temps car elle nous envoie sa fusée bien cadrée. Cette fois-ci, la crise est bien contenue ; ce sera le seul moment où le mal de mer tentera d’affirmer sa poigne sur l’un d’entre nous durant cette traversée. Carmen, Julie et Meng n’en sentiront plus les effets dès le lendemain. Pourtant, cette nuit est très dure. Le vent forcit dès le coucher du soleil et oscille entre 25 et 30 nœuds au près serré. Constante sous trinquette, grand-voile à 1 ris et artimon, remonte péniblement à 4 nœuds ; nous sommes très gîtés. L’impact des vagues sur la coque sous le vent est important. Je sens Constante qui s’appuie lourdement dans leur creux. Un coup d’œil sur le pare-choc clippé sur son support bâbord me révèle un spectacle cruellement familier. Le lourd appendice en caoutchouc pendouille lamentablement sur toute la moitié avant du voilier. Je m’équipe de mon ciré et me sécurise grâce à mon harnais. Au préalable, j’ai préparé une dizaine de cordons pour attacher le lourd caoutchouc sur la filière avant qu’il ne soit emporté définitivement par les éléments. Je les tiens dans ma bouche. A plat-ventre, sous des trombes d’eau salée, je récupère progressivement chaque centimètre de pare-choc, en commençant par l’avant. Dégoulinant d’eau, et sous le trait blafard de ma lampe frontale, je distingue, entre deux gifles liquides, son support en aluminium. Il tient encore à la coque, mais a perdu de nombreuses vis de fixation. De retour au cockpit, j’attends, seul, trempé, fatigué. Au bout d’une demi-heure, la situation est stable, je m’enlève tout le bastringue, me sèche, me change, et commence mes tranches de sommeil de 25 minutes ; Il est deux heures du matin.

Une vague très creuse précipite Constante au fond d’une lame qui ne semblait pas en avoir ; Il s’y écrase lourdement. Un équipet très chargé s’ouvre sous le choc et casse sa retenue en plexiglas. L’ensemble s’effondre sur le plancher. Je me lève, ramasse tout et sécurise ce rangement. Les avaries commencent à s’accumuler de manière inquiétante. Ma petite famille dort tant bien que mal dans ce raffut. Puis, le jour suivant pointe timidement sa frimousse.

Lundi 17 Mai 2010, le vent se calme un petit peu, il souffle à 20 nœuds apparents. Constante évolue toujours sans pilote en s’appuyant sur tribord contre la zone non navigable. Il oscille imperceptiblement entre le près serré et le près bon plein. L’éolienne produit très bien et nous permet de visionner quelques films. En début d’après-midi, ça se calme franchement. Le soleil est chaud, j’ouvre une écoutille, mais oublie de la refermer. Evidemment, une vague plus grosse que les autres, enjambe les filières, court sur le pont et finit sa course par l’écoutille sur notre sofa. Quelle erreur de débutant. Nous faisons tout sécher, puis le carré retrouve une allure normale. La nuit nous permet enfin de bien nous reposer. Toutes voiles établies, nous glissons tranquillement sur une très belle mer. Il en sera de même pour la journée suivante. Les enfants jouent et se chamaillent. Carmen a tendance à charger Julie de missions : « va me chercher cela… Tiens, prends cette poupée et amène-la dans la chambre… » Etc. Meng explique à Julie que Carmen n’est pas son boss ; Julie est son propre boss, mais contre toute attente, elle se met à pleurer ! Etonnés, nous lui demandons la raison de sa tristesse. En sanglotant, Julie nous dit : « je ne veux pas être un boss, je veux être une enfant ». Quelle maturité pour son âge. Attendris, nous acquiesçons : « bien sûr que tu es d’abord et avant tout, une enfant ». Nos cœurs vibrent à l’unisson sur ce petit bateau au milieu de l’océan.

Le 19 Mai 2010, nous apprenons que toute une flottille partie la veille rebrousse chemin vers Saint Martin, y compris Ephemerous, les amis de Plankton. La cause, que confirme Papa à la radio : une dépression. Celle-ci doit se trouver sur notre passage le 25 mai. Papa nous conseille de rester sous la barre du 25ème degré de latitude Nord. Le soir même, nous réduisons la voilure pour coller à cette stratégie. La journée et la nuit se passent très calmement, puis, au contact radio suivant, Papa nous donne le feu vert pour redémarrer. La perturbation se formera beaucoup plus haut ; soulagement.

Nous continuons notre remontée, toujours au plus près du vent. La mer est maintenant agitée car cela ne descend pas au-dessous de la barre des 18 nœuds. Nous embarquons de l’eau par l’écubier : l’entrée de la chaîne sur le pont à l’avant. J’installe toujours un chiffon à cet endroit pour ralentir le flot, mais les balayages incessants des vagues génèrent une entrée d’eau non négligeable. Il me faut pomper une fois par jour. Ce n’est pas grave. Nous vivons ces moments rudes dans la joie ; nous sommes ensembles. Julie s’est franchement rapprochée de moi durant cette navigation. Elle cherche mon contact physique, passe de longs moments dans mes bras à observer la mer. Elle s’installe sur mes genoux, me tripote le nez, les yeux, les cheveux en plongeant son regard limpide dans le mien. Je l’observe tout en la taquinant. Elle rit, se contorsionne, s’en va, revient ; je suis aux anges. Dans le même temps, Carmen se comporte vis à vis de moi de la façon exactement opposée ; elle me repousse, elle refuse mes câlins, parfois plus par jeu que sérieusement. Je la vois tourner sa petite tête de côté, fermer les yeux par défi, et me lancer un non catégorique et décidé. La cause de son comportement est une réaction à l’autorité et la discipline dont je suis l’administrateur familial. Par contre, dès que j’entame un jeu intéressant, elle est la première à se jeter sur moi en riant pour que je la dévore toute crue, ou que je la fasse tournoyer dans les airs à bout de bras.

Dans la journée du septième jour, le 22 Mai 2010, nous équipons le cockpit et prenons en famille notre première douche complète grâce à une combinaison eau de mer et rapide rinçage à l’eau douce. Cette première douche de la traversée est un rituel qui met tout le monde de bonne humeur ; la température de la mer s’est rafraîchie pourtant. La routine de notre existence en mer est bien installée. Meng nous prépare de délicieux repas autour desquels s’articulent nos journées. Avec l’accroissement de l’activité et le manque de sommeil, les appétits se sont aiguisés.

Enfin, dans la journée du 25 Mai 2010, après 10 jours de navigation contre le vent au près, il oriente à l’ESE. Nous orientons vers le Nord Est plus franchement, tout en serrant toujours le vent. Puis, le lendemain, il passe au SE, puis SSW 18 nœuds. Nous avions toute la toile dehors ; je décide d’affaler la grand-voile. D’après les très utiles e-mails météo de Papa, reçus grâce à notre pactor, le vent devrait se renforcer aujourd’hui. Le bateau marche fort ; nous faisons route en ligne directe vers Flores. Le baromètre descend et le vent augmente.

Dans la journée du 28 Mai 2010, il atteint 36 nœuds réels. Constante fonce à 10 nœuds dans les surfs, la trinquette à bâbord et 40% du génois tangonné sur tribord. Constante avance tribord amure. Je suis un peu crispé toute cette journée ainsi que la nuit qui suit car la mer est forte ; ça tire sur le gréement. Nous effectuons une moyenne honorable de 143 miles nautiques pour ces dernières 24 heures, puis, les éléments se calment graduellement. Le vent tourne du SW à l’Ouest, puis au Nord. Je suis obligé d’affaler la trinquette en pleine nuit et sous la pluie. Dans la manœuvre, je perds une demi-coquille en téflon qui servait à assurer la liaison entre l’articulation de la bôme de trinquette et de son étai. J’installe un bout de tube coupé sur sa longueur. Cela devrait faire l’affaire jusqu’à Flores.

Dans la journée du 29 Mai 2010, le vent se calme, puis s’arrête. J’envoie la mécanique pour une durée de 6 heures afin de ne pas perdre trop de terrain. Après la journée musclée que nous venons de vivre, ce calme imposé par la mer nous rassérène. Nous pouvons enfin bien nous reposer. Nous prenons notre deuxième douche complète en ce quinzième jour de navigation. Cette fois-ci, je n’impose pas de lavage à l’eau de mer ; la température est trop basse à cette latitude. Le moteur ayant tourné, nous jouissons d’une douche à l’eau chaude ; un véritable délice apprécié par toute la famille. Grâce à une large bassine disposée dans le cockpit, nous recueillons l’eau de la première fillette pour laver la deuxième avec un rinçage rapide à l’eau propre, et ainsi de suite jusqu’au skipper qui passe en dernier. Nous ne consommons pas plus de dix litres ; un sceau d’eau pour 4… Pas mal ! Tout le monde est propre et heureux.

La mer sommeille sous une longue ondulation de Nord Ouest. Je jette un coup d’œil circulaire et accroche un dauphin, tout près. « Dauphin ! ». C’est tout ce que j’ai à lancer à la volée pour générer un vague d’enthousiasme qui propulse toute la famille à l’extérieur. Leur apparition couronne une très tranquille journée de navigation. Seule ombre au tableau, nos amis Michel et Marie rencontrent des problèmes mécaniques liés à la contamination de leur réservoir de fuel. A la radio, je les sens stressés ; Une sorte de soupe sombre s’est substituée au fuel propre acheté avant le grand départ. Seuls une centaine de litres semblent encore utilisables. Ils s’en serviront par le biais de jerricans. Pour l’heure, ils n’osent pas utiliser leur moteur, un gros six cylindres en ligne consommant 4.5 litres à l’heure. Le vent est nul voire contraire qui les repousse lentement vers les Caraïbes et qui ajoute certainement à leur niveau de stress déjà élevé. J’essaye de leur remonter le moral par radio, mais le cœur n’y est pas. Je n’aimerais pas me trouver dans cette situation, même s’il n’y a pas péril. Julie est un voilier très solide qui marche bien à la voile ; Ils pourront donc en réduisant leur consommation électrique au maximum, maintenir les équipements vitaux du bord opérationnels grâce à un petit groupe électrogène. Nous maintenons le contact radio, même si ce soir nous les avons ratés d’une demi-heure (30 Mai 2010). Nous étions si confortablement installés en face d’un film de science fiction « The magnificient four », que nous avons manqué l’heure du contact. Le soir, nous tentons de choisir un film qui puisse plaire, à la fois aux adultes et aux enfants ; c’était réussi !

Voilà, les petites dorment dans la cabine arrière avec leur Maman. Moi, je veille et écris à la table à carte. Nous sommes au moteur pour le moment. Un coup d’œil à l’extérieur toute les 25 minutes pour détecter la présence d’éventuels cargos. Un regard sur les instruments moteur… tiens, la jauge électrique de la pression d’huile est plaquée en position pression maximum. J’arrête le moteur, et contrôle les connexions électriques du senseur situé sur le flanc gauche du bloc. Une connexion est détruite par la corrosion ; une des rares que je n’ai pas refaite durant la réfection de la salle machine. En 15 minutes, c’est réparé ! Je retourne à la table à carte, il est 23 heures 30. Le moteur redémarre, la jauge indique sa valeur habituelle, ma famille dort. Nous sommes à 653 miles nautiques au Sud Ouest de Flores en plein Atlantique Nord. Dieu ! Comme j’aimerais que ce voyage ne s’arrête jamais. Je vais commencer mes tranches de sommeil. Bonne nuit ! Sauf que la nuit, ça continue. J’ai arrêté le moteur vers une heure du matin et envoyé le génois en plus de la grand-voile et de l’artimon. Le vent est exactement contraire à notre sens de marche, mais il est là, il faut le respecter et lui montrer nos voiles. Constante oriente au Nord pour un premier bord, mais ça ne me plaît pas. Je préfère virer de bord et faire route dans le Sud Est. Au fond de ma conscience, je pense à Michel et Marie sur Julie qui se démènent avec leur fuel contaminé. En faisant du SE, je me rapproche de leur position et ne les distance pas ; on ne sait jamais, s’ils avaient besoin d’assistance.

Au matin du 31 Mai 2010, le soleil se lève sur un ciel cristallin complètement dégagé. Le spectacle est magnifique, j’en jouis seul, heureux de me trouver là. C’est un de mes moments favoris de la journée ; la lumière enlève progressivement le doute que fait planer la nuit sur tout ce qu’elle enveloppe. Julie s’éveille, j’entends ses gazouillis limpides qui égayent déjà la cabine arrière. Sa petite frimousse apparaît à l’entrée de la coursive ; elle n’est que sourire et lumière. Elle se blottit contre moi sur la couchette du carré. Je l’enveloppe de ma chaleur, de mon amour immense ; puis, après une ou deux minutes de bonheur, Julie me demande son lait. Je m’exécute, le biberon, 180 ml d’eau, 2 volumes de lait en poudre, fermer, replacer le conteneur de poudre dans son logement, secouer le mélange, puis l’offrir à ma petite fille qui le reçoit comme son plus beau cadeau. Pour déguster son élixir, elle s’installe contre moi, en moi, dans le creux le plus chaud et le plus sincère de mon âme.

A son tour Meng me rejoint dans le carré pour partager un câlin avec Julie, puis elle s’affaire à la préparation du petit déjeuner. Enfin, Carmen présente sa frimousse pleine de sommeil : « Bonjour Papa » me lance-t-elle de sa petite voix cristalline tandis qu’elle reçoit des mains de sa Maman son biberon de lait. A son tour, elle se blottit contre moi pour le déguster longuement. Ainsi débute notre journée. Avant de prendre mon thé, je vire de bord et remonte NNE vers notre trajectoire initiale. Le vent commence à tourner comme prévu et nous permet à nouveau de faire route vers Flores au travers. Le contact radio quotidien à 16H00 TU avec nos amis du voilier brésilien Plankton, Julie et Fides, des Hollandais, nous soulage. Michel et Marie de Julie vont mieux. Ils ont bien géré leur crise, et le bateau dispose maintenant d’une quantité filtrée et décantée de fuel consommable. Ils ont réussi à dégager 120 litres du réservoir contaminé et continuent de filtrer chaque jour. C’est chiant, ça pue, mais ils s’éloignent ainsi de la zone rouge.

Constante trace bien sa route aujourd’hui avec un vent de plus en plus portant de 15 à 20 nœuds. En début d’après-midi, j’affale la voile d’artimon et installe le génois sur tribord au bout de son tangon. Nous marchons maintenant voiles en ciseaux à plus de 6 nœuds. Après cette magnifique journée ensoleillée, la nuit reprend ses droits, mais nous gratifie d’une navigation sans grains, sans variations ou changements des conditions de vent initiales. Je peux me reposer au rythme de mes tranches de sommeil.

1er Juin 2010, 17 jours passés en mer. Carmen écrit de façon très appliquée le nombre 17 sur une feuille quadrillée par Meng. Elle a écrit chaque matin le nombre de jours passés en mer. C’est une idée de Meng. Aujourd’hui, une dépression passe près de nous. Le vent augmente à 25 nœuds, m’oblige à prendre un ris dans la grand-voile et à réduire le génois de 60%. La mer commence à se creuser. Constante roule calmement. A 16 heure TU, alors que je suis à la radio pour le rendez-vous quotidien avec les autres navigateurs, une sorte de front nous passe dessus. Le vent augmente brutalement à 35 nœuds et tourne à l’Ouest Nord Ouest au lieu de l’Ouest Sud Ouest initial. La grand-voile empanne, mais est stoppée net avant de pouvoir commencer sa rotation dangereuse sur l’autre bord. La grosse retenue de bôme frappée sur un taquet à l’avant du bateau a parfaitement fonctionné. J’abandonne la radio, bondit dans le cockpit (à 47 ans bientôt, ça ne ressemble peut être plus tout à fait à un bond, mais ça sonne bien…), appuie sur la touche stand by du pilote, et reprends la barre. Il me faut orienter Constante 45 degrés plus au Sud pour retrouver l’allure du vent arrière. La grand-voile, en un claquement sec, repart sur bâbord, là où elle devrait se trouver. Pilote automatique réenclenché, je finis le contact radio. Meng qui avait pris le relais a enchanté tous les autres équipages par son humour et la chaleur féminine de sa voix. 

Nous mangeons tranquillement, puis j’organise le changement de cap pour revenir sur la bonne trajectoire. D’abord, enrouler le génois, déséquiper le tangon et le ranger sur le pont. Avec l’aide de Meng aux commandes du pilote, j’empanne la grand-voile sur tribord. Je réinstalle Constante en mode «track » sur sa trajectoire, observe la position du vent par rapport au bateau, et renvoie 40% du génois sur la même amure que la GV. Constante s’élance à 6.5 nœuds et se stabilise ; ça ronfle ! Un coup d’œil à la grand-voile me fait découvrir un coulisseau cassé ; merde ! Après le passage du front, il fait beaucoup plus frais. Le vent apaisé à 25 nœuds recommence à forcir. Deux heures plus tard, je découvre un deuxième coulisseau brisé sur le guindant de GV. Je suis inquiet ; chaque coulisseau brisé reporte sa charge sur ceux qui l’entourent. Le vent passe à 30 nœuds. Inquiet, je grimpe à un tiers de la hauteur du mât pour sentir la pression qu’exerce la voile sur les coulisseaux immédiatement au-dessous de ceux qui sont cassés. Ca ne tire pas plus que cela, mais je décide tout de même d’affaler la voile pour arrêter la réaction en chaîne qui risque de détruire les autres coulisseaux. Je n’en dispose que de deux en pièces de rechange.

La mer est maintenant très agitée : de grosses vagues déportent Constante sur tribord. Le voilier part au lof sous l’effet du vent sur la grand-voile. La météo n’annonçait pas plus de 20/25 nœuds, mais déjà, des rafales à 30/35 nœuds font leur apparition. La mer est trop importante pour affaler la GV face au vent. Je la descends donc progressivement en tirant sur les bosses de ris pour l’empêcher de s’engouffrer sous la poussée du vent entre le mât et ses haubans. 1 coulisseau supplémentaire casse ; merde ! Je n’en ai que deux de rechange… Je sécurise bien la voile sur sa bôme, range tous les bouts et renvoie un peu plus de génois (50%). Constante repart à 6 nœuds. A l’horizon, le soleil disparaît progressivement.

Est ce que nos anges veillent sur nos petites existences ? Sans leur intervention, j’aurais conservé la GV à poste avec son 1er ris de réduction. Je me serais retrouvé en situation difficile, à gérer en pleine nuit. Le vent forcit et dépasse allègrement les 35 nœuds ; nous enregistrons 40 nœuds de vent vrai au loch. L’obscurité est totale car la lune ne se lèvera qu’à 22 heures, heure locale. Alors que je tente de dormir en vain, Constante s’incline exagérément sur un bord, puis sur l’autre. Une vague balaye la poupe ; témoins, sous la lueur blafarde de ma lampe frontale, les pare-battages normalement sécurisés en position verticale sur le bastingage arrière sont luisants d’une myriade de gouttelettes d’eau salée. Deux d’entre eux sont maintenant, sous l’action d’un de achibaraï aquatique, à l’horizontale. Meng me rejoint dans le carré et s’installe sur la couchette. Moi, je veille sur la descente, sous la large capote, bien à l’abri. Nous avons fermé les ¾ du cockpit avec les panneaux transparents très pratiques dans ce type de temps, et laissé le côté sous le vent ouvert. Seules quelques gouttelettes parviennent de temps en temps à pénétrer.

J’observe les mouvements du bateau, prêt à intervenir si les conditions dépassaient la limite de sécurité que présente le réglage de voilure actuel. Je remercie intérieurement nos anges de m’avoir poussé à affaler la GV à temps. Constante gère admirablement les vagues qui tentent de le désarçonner par l’arrière. Grâce à son bout-dehors, le génois tire très en avant permettant ainsi au pilote de travailler sans trop forcer pour ramener le bateau sur sa trajectoire correcte après chaque passage autoritaire des lames. Sa quille semi-longue et profonde l’empêche de déraper dans tout les sens. A cet instant précis, je ressens un respect immense pour tous ceux qui ont participé à la conception et à la construction de Constante. Stephen Olin, probablement un des plus grands architectes navals de tout les temps, continue certainement de recevoir outre-tombe, les flots de respects et de remerciements provenant de ses bateaux. Je l’imagine, nous observant de là-haut ; nous, lovés dans les bras de ses « designs » qui luttent sereinement sur les océans du globe, pour passer, et arriver à bon port. Je ne me sens ni propriétaire, ni maître de quoi que ce soit. Ce bateau, conçu et réalisé par d’autres, possède une âme qui lui est propre. Il est capable d’amour et de compassion. Il est devenu notre ami. Ce soir, et plus que jamais ce soir, nous sommes sous sa protection. Bien au chaud, bien au sec, sa bienveillance nous enveloppe comme un sac amniotique laissant filtrer le moins possible du chaos extérieur.

Il faut être ici, à cet instant, pour percevoir cette réalité de la mer, de la vie. Il faut rencontrer ces vagues, aussi belles qu’indifférentes. Elles arrivent sans annonce par le ¾ arrière ; plusieurs centaines de tonnes d’eau lancées à plus de 15 nœuds se présentent comme un mur, bien plus haut que la poupe du bateau. On croit se faire gober, aplatir, rouler, broyer, mais non ! La flottabilité calculée de la poupe soulève le voilier et l’entraîne presqu’aussi vite que la vague sur son flanc. Elle le rattrape, sans pouvoir le frapper. Le pilote contrôle la trajectoire, corrige un petit coup sur tribord, puis un grand coup sur bâbord. Constante se déporte sur tribord en une révérence respectueuse pour laisser passer sa poursuivante. Elle tente de l’accrocher, de le saisir, mais sa belle carène glissante n’offre aucune prise. La vague, comme à regret, poursuit son chemin, entrainée par le long voyage des vagues. Constante se recale bien droit, pour négocier le passage de la suivante ; Une autre vague, différente, elles sont toutes différentes.

Il faut se trouver là, au beau milieu de l’Atlantique, pour découvrir le labeur du voilier face à ces vagues qui, malgré leur infinie diversité, présentent toutes un point commun : l’indifférence. Elles se foutent royalement de ce qui se trouve sur leur chemin. Cette absence d’émotion est effrayante et, croyez moi, génère l’effroi. Combien de fois ai-je contracté tous les muscles de mon corps, à la vue des monstres aquatiques qui déboulèrent sur nous ce soir ? Rien n’est négociable avec ces dames à peau sombre ; Elles passent et se moquent des conséquences.

Merci Constante, merci aux artistes qui t’ont enfanté, merci à nos anges qui veillent au grain. Il est trois heures trente du matin, le vent est retombé à 30 nœuds, la mer est forte, Constante nous emporte dans son ventre vers Flores.

Plus au nord, se trouve Fides, un beau 54 pieds en acier. Pour eux c’est plus dur, proche du centre de la dépression, ils subissent 50 nœuds de vent. Les vagues envahissent le cockpit et, cette nuit, la présence d’eau salée sur les câblages électriques de leurs panneaux solaire a démarré un incendie à bord, heureusement vite maîtrisé. Ils sont expérimentés ; Il faut l’être pour savoir gérer avec sang froid des situations qui portent la mort.

Dans le même temps, Philippe, le skipper de Kiravera, navigue seul ; Donatienne doit le rejoindre à Horta et les enfants regagneront le bord en Espagne. Seul, c’est plus dur. Nous recevons un e-mail par jour grâce au pactor, auquel je réponds méthodiquement. Je sais, pour avoir vécu cette expérience, qu’il est parfois éprouvant de naviguer seul au milieu d’éléments parfois hostiles. Philippe souffre par moment de la vraie solitude, celle dont on ne perçoit vraiment l’amplitude, qu’une fois immergé. Parti 5 jours après nous, et malgré sa profonde blessure à la main droite, il arrivera aux Açores en même temps que Constante, après seulement 17 jours de navigation. Bravo Philippe, et… pas mal pour un Océanis 411

Les miles s’affichent en bon nombre au compteur en ce matin du 3 Juin 2010. La mer est encore forte, mais le vent est tombé à 25 nœuds. Le soleil est présent qui égaye notre journée malgré le fort roulis de Constante sur cet océan à gros bras. Je profite de cette accalmie pour réparer tous mes coulisseaux de GV cassés. Il me faut faire de la couture sportive. Une troisième perturbation se rapproche et doit nous survoler dans la nuit ; c’est chose faite. Heureusement, grâce à la météo de Papa, nous sommes prêts. J’ai affalé la voile d’artimon avant le coucher de soleil. Le vent augmente et m’oblige à réduire le génois tangonné à 50%. La mer demeure bien moins forte que pour celle de la dépression précédente (dont les creux, que nous avons estimés, mesuraient entre 5 et 6 mètres), mais les vagues atteignent tout de même la hauteur de 4 mètres. Ca ronfle toute la nuit, puis les conditions s’améliorent au petit matin avec toujours une situation transitoire que nous n’aimons guère. La mer dont l’inertie est beaucoup plus importante que celle du vent, prend son temps pour se calmer. On obtient donc une mer qui n’est plus celle du vent ; le bateau roule énormément sans le bénéfice du vent pour le caler et diminuer l’intensité de ses mouvements devenus exagérés. Constante entre, de façon cyclique, en fréquence de résonnance avec certains trains de vagues, obligeant au branle-bas le combat à l’intérieur. Nous surveillons les petites et les prévenons du mieux que nous pouvons : « Attention les enfants ! Tenez vous bien, ça va rouler… ». A notre grande stupéfaction, elles anticipent parfaitement, et ne semblent nullement gênées par les changements spectaculaires de l’angle de leur habitacle. Elles s’adaptent à toutes les situations ; toujours de bonne humeur, volontaires, elles jouent avec tout et n’importe quoi. C’est un vrai régal de les observer et d’entendre leurs rires rafraîchissants.

En ce 4 Juin 2010, nous ne sommes plus qu’à 63 miles de Flores au moment où j’écris ces lignes. Nous avons de la peine à retenir notre joie. Plankton est à 40 miles et ralentit pour arriver demain matin. Lors des deux derniers contacts avec Julie, nous avons senti la déprime de Michel. Ils se trouvent encore à 380 miles de Horta. Heureusement, son bateau avance dans la bonne direction malgré l’artimon éclaté, le fuel contaminé dont il ne reste plus que 45 litres consommables, l’alternateur du moteur qui a rendu l’âme, et malgré le pilote qui dévie aux mille diables dès qu’ils utilisent leur BLU. L’annonce d’une pétole de 5 nœuds durant les prochaines 48 heures n’a rien fait pour élever leur moral. J’espère qu’ils oublieront vite ces tracas.

Depuis 12 heures, nous avons rattrapé le groupe de trois bateaux français avec lesquels nous avons débuté cette traversée. Silalune, Thar Zan Dez, et Fitou sont là, à 5 miles, droit devant. Les conversations VHF vont bon train. Nous sommes tous sur un nuage de bonheur. Constante nous emmène calmement vers la terre ce soir. Poussés par une petite brise mollissant, nous glissons à 4 nœuds. Vers 22 heures, ça mollit encore plus. J’ai passé le génois sur tribord en laissant le tangon à poste sur bâbord au cas où le vent reviendrait sur l’arrière. Mes petites dorment, elles se sont endormies ce soir avec la promesse d’une île pour leur petit déjeuner. Leurs yeux se sont remplis d’étoiles scintillantes. Carmen m’a même demandé si elle pourrait utiliser son masque et tuba pour aller voir les poissons. Elle ne réalise pas encore que la température de l’eau est en rapport avec la fraîcheur qui nous accompagne depuis la deuxième moitié de ce passage Nord Atlantique. Nous apprendrons demain qu’elle est à 17 degrés. Nous sommes tellement fiers de nos petites filles ; Elles sont en passe de terminer une de nos plus longue et difficile traversée océanique. A les regarder, il n’y a pas de quoi fouetter un chat…

4 Juin 2010, comme promis, les petites se réveillent avec une belle île toute noire sur l’horizon, droit devant. Nous naviguons de concert avec les trois autres Français que nous avons en visuel. Nous laissons la pointe Sud Est sur notre bâbord et faisons route vers Lages, le petit port de commerce indiqué avec une belle digue sur nos cartes. Enfin, après 22 jours de navigation, nous mouillons l’ancre à 12 heures TU. Plankton est déjà ici ainsi qu’une dizaine de voiliers. L’île dresse sa riche végétation, haut vers le ciel. De nombreuses cascades transpirent de la crête d’un plateau rocheux derrière lequel nous serons bien abrités de tous les vents d’Ouest et Sud Ouest. Je me sens tellement euphorique. Libéré soudain d’un immense poids, j’ai l’impression de flotter sur un coussinet d’air. Longtemps redoutée, je contemple cette destination, pour la première fois, dans le relâchement et la sérénité. Papa nous avouera plus tard avoir un peu transpiré pour nous, car il possédait une vision globale sur son écran d’ordinateur, montrant la proximité et le déplacement de nombreux systèmes météo costauds. Grâce à nos anges, ils ne libérèrent sur nous que des forces motrices musclées mais jamais dangereuses. Merci à toi, Atlantique, de nous avoir, une fois de plus, laissé passer.

 

 

 

 

 

 


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