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SEJOUR AUX ACORES

SEJOUR AUX ACORES

Lentement et avec application, je range les dernières traces de notre longue navigations : retenue de bôme, diverses poulies de renvoi, bouts et autres manœuvres, puis j’équipe le dinghy de son moteur après l’avoir mis à l’eau. Je l’effleure au passage, elle est froide ! Les petites sont très excitées à l’idée de mettre pied à terre. Nous fermons le bateau, plus par réflexe que par nécessité ; ici, il n’y a pas de crime. Nous nous rendons chez Plankton. Fabio, Cécilia et leur petit garçon de trois ans Igor, ne sont que sourires. Les liaisons quotidiennes à la BLU forgent l’amitié peut être plus que celles qu’autorisent les escales. En mer, alors que nous sommes tous tendus dans l’effort et le contrôle des paramètres vitaux à la survie de nos êtres aimés, ces conversations ouvertes sur les ondes, nous rapprochent et nous lient pour toujours. Nous nous donnons rendez vous à terre pour déguster le vin de l’amitié et des retrouvailles autour d’une table portugaise.

Nous nous frayons un chemin parmi les annexes déjà amarrées à l’unique anneau disponible. Les petites sont déjà à terre, sur un petit quai en béton. La zone d’atterrissage est en travaux pour terminer une mini-marina. Je suis étonné par la qualité de l’ouvrage et des matériels employés. Nous apprendrons plus tard que le Portugal a bénéficié d’une importante aide au développement venant de l’Europe : cela se voit ! Un comité de réception composé de l’immigration et de la douane nous accueille gentiment. Dans la joie et la bonne humeur, nous effectuons notre entrée en Europe sans la moindre difficulté. Nous remontons une pente assez raide en notant avec bonheur, la présence d’un robinet d’eau accessible facilement. Nous n’allons pas très loin, juste assez pour atteindre une sorte de petit bar où se trouvent quelques navigateurs. Nous avons donné rendez vous par VHF à Jean-Yves et Claudine ; ce sont des radioamateurs que nous avons connu grâce à la magie de ce réseau d’entre-aide et d’amitié. Contactés quelques jours auparavant durant la vacation quotidienne avec Papa, nous étions convenus de nous rencontrer à Flores où ils passent quelques semaines de vacances dans leur résidence secondaire.

Les voilà qui apparaissent dans un break blanc sans siège à l’arrière. Jean-Yves est seul, puis Claudine nous rejoint. Ils sont originaires de Bretagne et nous mettent à l’aise immédiatement. Ce couple, c’est du solide ! Lui est un ingénieur d’Airbus à la retraite ; il me fascine par le descriptif détaillé du processus d’assemblage d’un avion. Je sens que pour lui, son boulot, c’était aussi une passion. Je me régale de leur amitié sans fioritures, offerte sans arrière pensée et tout de go. Nous prenons rendez-vous pour le lendemain ; nous pourrons ainsi visiter les plus beaux endroits de cette île avec eux. Nous prenons congé et retrouvons nos amis brésiliens de Plankton. C’est l’euphorie pour tous. Les regards en disent plus long que les mots. Nous les laissons commander des boissons chaudes en portugais. Il fait presque froid en cette fin d’après-midi. L’amitié coule à flots et nous réchauffe le cœur. 22 jours de navigation pèsent sur nos paupières ; nous sommes fatigués. Nous rentrons à bord pour déguster un délicieux repas, puis nous gagnons nos cabines respectives, les petites s’endorment paisiblement pour un sommeil sans bruits. Meng me rejoint, nous nous enlaçons sur notre couchette enfin stable. Lentement, le sommeil nous enveloppe d’un bonheur indescriptible et délie la tension accumulée ; nous nous y abandonnons sans aucune retenue. Je ne connais rien de plus délicieux que cette première nuit après une traversée. Faites de beaux rêves mes chéries.

Nous voulons vraiment nous reposer ici. L’île semble posée là, au milieu de l’océan, pour ceux qui tentent de vivre autrement, plus proche de la nature, de façon plus authentique comme le disait Depardieu dans Jean de Florette. Nous découvrons petit à petit des gens charmants comme Bubu et Flo. Ils possèdent une belle maison pleine de chats et de choses naturelles que je croyais révolues. Une pile de poils de mouton se trouve sur son sofa ; elle nous explique qu’elle tisse cette matière et tricote ensuite des vêtements, même mes grands mères ne le faisaient plus. Des amis Anglais, Hollandais, se sont établis ici et cultivent la terre ; des produits bio. Les habitants de l’île se montrent extrêmement accueillants. Nous sommes séduits. Je demande à un technicien du port son aide pour réparer un câble rompu sur mon bossoir bâbord ; il s’empresse de le faire avec les moyens du bord et refuse tout paiement ! Nous sommes si bien ici, déambulant lentement dans les rues propres de la petite bourgade. Nous nous reposons dans ce havre de paix régenté par la simplicité, l’honnêteté et la générosité d’un peuple tout simplement heureux de nous accueillir.

Meng Ngee propose d’aller visiter la ville principale de Santa Cruz qui se situe à une demi-heure en autobus. Nous y allons avec l’équipage de Plankton. Le temps est froid et très humide. On se croirait en Bretagne. Nous ouvrons tous des yeux émerveillés face à la grandeur du spectacle. L’Atlantique pourlèche gentiment les contours escarpés de cette côte de roche volcanique noire. Le vert, présent partout, contraste puissamment, ajoutant à la beauté sauvage de Flores. Des patches irréguliers de brumes nuageuses estompent la netteté ambiante par endroit seulement ; c’est tout simplement magnifique. Nous découvrons Santa Cruz et son petit aéroport. Fabio et Cécilia rayonnent avec nous. Le tout petit port de pêcheurs trahit par son architecture spécifique, les raisons de son existence. Un long plan incliné servait à remonter et à dépecer les grands mammifères marins qui avaient la malchance de se trouver sur le passage de leurs barques. Aujourd’hui, les baleines sont heureusement protégées, et ces plans inclinés ne facilitent plus que la mis à l’eau et la remonté des petites embarcations de tourismes. Nous prenons des photos et décidons de manger dans un petit restaurant typique. Nous en ressortons avec la panse sur le point d’exploser.

De retour au bateau, une houle légère entre comme chez elle dans le port. Tous les bateaux roulent d’un bord sur l’autre de façon inconfortable, mais après 22 jours de traversée nous pouvons nous en accommoder. Nous faisons attention tout de même, grâce au contact radio journalier avec Papa qui nous donne la météo, de ne pas nous trouver pris au piège si un coup de NE ou E se déclenchait. Le port est complètement ouvert sur ces secteurs et deviendrait vite intenable voir dangereux. Un rapide coup d’œil sur les pointes de roches affleurantes qui bordent les falaises de la baie, suffit à maintenir nos sens en alerte.

Jean-Yves et Claudine nous propose un tour de quelques points magnifique d’une île qu’ils connaissent maintenant très bien. Nous nous installons aussi confortablement que possible dans le break à l’arrière. Il n’y a pas de fenêtres, et nous nous allongeons sur des coussins à même le sol du véhicule, mais nous nous sentons si bien en leur compagnie. Arrivés au sommet de l’ancienne formation volcanique, nous devions observer une série de petits lacs intérieurs, mais nous baignons dans une brume de joie et de bonne humeur qui nous remplit de bonne humeur mais nous interdit toute vision claire de ce pourquoi nous sommes montés là-haut. Nous rions un bon coup, et repartons. Nous finirons par découvrir un quart de lac durant une éclaircie fugitive. Nous passons à l’ouest de Flores. Sur la route, nous nous arrêtons à un moulin en activité. Nous écarquillons les yeux face au mécanisme simple mais ingénieux qui permet de moudre lentement des grains de maïs pour en faire de la farine dont la finesse est réglable. La lourde roue de pierre est mue par la force d’un petit cours d’eau qui passe à travers les fondations du moulin. Une préposée portugaise sympa nous montre avec fierté le fonctionnement de son engin.

Le moulin se trouve dans une sorte de talweg entre deux masses montagneuses. Nos regards se posent au sommet d’un haut plateau de verdure et de granit noir d’où jaillissent au moins 5 torrents. Nous les suivons du regard dans leur course vers le bas. Certains rencontrent des courants d’air ascendants tellement violents, que l’eau se volatilise en parapluie inversé et remonte vers sa source ; c’est beau ! De retour chez Yves et Claudine, nous dégustons un repas simple mais délicieux. A cette occasion, Yves nous fait découvrir la saveur de l’oursin. Nous n’en avions jamais mangé avant… c’est bon ! L’amitié coule à flot, nous nous délectons de leur gentillesse et de la chaleur de leurs sourires. Nous effectuons le contact radio quotidien avec Papa depuis sa station radio. Yves est un radio amateur assidu aussi passionné que mon père. Nous rentrons au bateau après avoir passé une de nos plus belles journées à terre.

Michel et Marie de Julie se reposent aussi de leur traversée stressante. Ils sont venus à Flores pour raccourcir la distance qui les séparaient de la terre. Je leur donne un coup de main pour démonter leur alternateur moteur principal (la poulie est détruite) et le remplacer par celui du générateur dont le water-lock a fondu. L’opération prend une après-midi, qu’il faut recommencer en sens inverse deux jours plus tard après la réparation de l’alternateur. Ils rayonnent de nouveau car les solutions techniques existent. Ils recevront et installeront leur nouveau water-lock à Horta. Le problème de leur carburant contaminé semble être lié à la présence d’eau dans le fuel ; Ils le remplacent en totalité ainsi que tous les filtres. Ensuite, ils laisseront le réservoir d’eau attenant toujours vide. Ce sera la fin des problèmes liés au carburant et le début d’une navigation plus sereine, jusqu’à la prochaine catastrophe ! Elle surviendra plus tard, en méditerranée, juste avant la nôtre.

Yves et ses amis organisent un barbecue sur la plage du port pour réunir les navigateurs présents sur le mouillage. Les petites jouent avec d’autres enfants, nous échangeons nos sensations, lorsqu’un bel oiseau aquatique dont je ne connais pas le nom, attire notre attention ; il est en train de se noyer ! Je récupère notre annexe et me dirige vers l’infortuné qui se débat au bord de l’épuisement. Ses gestes n’ont aucune efficacité, ses ailes battent dans l’eau devenue gluante à laquelle il ne peut plus échapper. Je ne sais pas pourquoi il en est arrivé là, mais je l’empoigne par le bec et les ailes pour le faire basculer dans le dinghy. Je savoure cet instant rare face à une créature sauvage que l’on ne peut observer d’ordinaire que de très loin. Durant l’opération de manutention, je me fais pincer jusqu’au sang ; j’ai complètement sous-estimé la puissante de son bec. J’espère qu’une infection ne viendra pas m’empoisonner l’existence. Je tire l’annexe à terre et installe l’oiseau blessé à l’abri du vent. Carmen, Julie et tous les enfants présents, observent avec de grands yeux cet invité pas comme les autres. Nous apprendrons plusieurs mois plus tard qu’il ne réussit pas à survivre à ses blessures. Nous sommes tous un peu groggy, encore sous l’influence de notre longue traversée. Elle donne tellement plus de sens à cette rencontre au bout du monde. Le calme règne parmi nous, la tête est légère, les yeux disent tout. Nous donnons congé à nos hôtes car demain nous partons pour rejoindre Terceira. Quelques e-mails échangés entre Julie et Fides qui a relâché à Horta, nous apprennent combien ce port est bondé. Tous les navigateurs élisent de s’y arrêter. Les voiliers sont entassé les uns à coté des autres au sacrifice de leur intimité. C’est dommage car, c’est vrai, Horta représente un passage presque obligé ; les équipages fourbus sont invité à dessiner leurs armoiries à grand coup de pinceau sur le quai de la marina. J’aurais aimé chercher celui de mes parents. Nous décidons d’éviter l’endroit ; tant pis, ce sera pour une prochaine fois ; en rêve peut être. Durant le barbecue, nous avons fait connaissance avec Alain et de son bateau Eolica. Il navigue avec un jeune de passage, intéressé par une expérience de navigation. Anthony arbore une belle frimousse et des cheveux longs coiffé à la mode Rasta. Il vient de passer plusieurs années aux îles des Saintes et y retournera vraisemblablement après les Açores. Il nous ravit par sa bonne humeur et son optimisme à toute épreuve. Eolica fera route vers Terceira en même temps que nous.

Le lendemain 13 Juin 2010, nous relevons le mouillage vers 10h00 TU. Le temps est très calme ; nous devrions avoir un tout petit zéphyr dans le nez. Flores, magnifique est derrière nous. Nous devinons Claudine et Yves du haut de leur petite maison qui nous font leurs adieux en silence. Nous faisons de grands signes tout en sachant qu’ils ne les verront pas de si loin, mais le cœur y est. Nous laissons Plankton, nos amis brésiliens, au mouillage ; ils resteront beaucoup plus longtemps aux Açores avant de mettre le cap au Sud en direction du Brésil via Madère et les Canaries. C’est avec un cœur gros que nous voyons Flores s’estomper progressivement derrière l’horizon après 9 jours de vrai bonheur. Merci pour ta beauté hospitalière. Merci pour tous ceux que tu abrites en ton sein de paix.

Eolica est derrière nous. Nous sommes au près serré dans une direction pas franchement directe. Le vent est tellement calme, la mer magnifiquement plate, je laisse courir à la voile le plus longtemps possible, ensuite, je mettrai au moteur s’il le faut pour revenir. C’est ce que fait Eolica pour venir à notre hauteur. Nous le voyons arriver sur bâbord arrière ; un très beau Jeanneau 47 avec une grand voile énorme munie d’une corne en guise de têtière. Le génois à fort recouvrement propulse le voilier puissamment malgré la faible brise. Il coupe son moteur et nous dépasse sur bâbord avec une majesté et une aisance magnifique. Nous ne le rattraperons pas. Vers 14H45, le vent n’est plus suffisant pour Constante qui se traîne maintenant à moins de 2 nœuds. Je démarre Le Ford qui tournera durant 24 heures faute de vent. De drôles de méduses roses traversent cet océan à la manière des navigateurs, avec une voile. Je suis tellement intrigué que je détourne Constante de sa route pour passer tout près d’une de ces aventurières aquatiques pour l’observer et la filmer. Elle dispose d’un système très efficace de redressement automatique. Quand une vague la renverse, sa voile unique part dans l’eau, puis se redresse automatiquement. Elle est très belle, mais méfiance, le venin de la physalie est un des plus douloureux de l’espèce ; il ne faut surtout pas la toucher.

Nous laissons Graciosa sur notre tribord, ainsi que Sao Gorge. Terceira est droit devant ; imposante masse sombre dans la nuit. Mes petites femmes dorment paisiblement bercées par le ronron du moteur et la douceur de la mer. Carmen s’est endormie sur une promesse d’un cadeau car une de ses petites incisives basses, bouge bien. C’est sa première dent de lait. La petite fée passera quand elle tombera. Nous contournons Terceira sous son vent, et arrivons sur sa côte Est le 15 Juin 2010 à 15H30. L’entrée d’un immense port protège Praia da Vitoria, une petite ville sans prétention qui nous accueille une fois de plus avec une chaleur et une générosité sans égal.

Eolica arrive en fin d’après-midi, ils ont utilisé la voile beaucoup plus longtemps que nous. C’est dans les petites brises qu’un design surtoilé comme ce magnifique Jeanneau 47 montre sa supériorité. Constante, doté d’une voilure moins importante par rapport à sa longueur et son poids, a besoin de plus de vent pour naviguer efficacement. Nous effectuons notre entrée auprès de la marina. Le maître du port se montre d’une grande gentillesse. Il nous demande si nous possédons une assurance ; c’est la première fois que l’on nous demande ce document. Nous n’en avons pas et ce, depuis notre départ de Singapour. J’avais bien tenté de renouveler mon assurance tous risques contracté pour 1500 USD à Singapour pour la durée de nos 5 années dans les eaux du Sud Est Asiatique, mais sans succès. Lorsque j’ai mentionné la dimension du voyage que nous étions sur le point d’entreprendre pour rejoindre l’Europe par l’Afrique du Sud, pas un assureur n’accepta de nous prendre en charge. Pas de problème pour le maître du port, il note simplement que nous ne possédons pas d’assurance et nous souhaite la bienvenue (Il n’en sera pas de même à notre grande stupéfaction à Gibraltar). 6 euros par jours, c’est le tarif imposé avec eau, électricité, internet, douches etc. Après 7 mois de mouillages forains, nous sommes au paradis. Les filles, et leurs parents… peuvent regarder leurs films préférés sans crainte de voir les batteries passer dans le rouge. Très peu de navigateurs passent ici ; nous sommes ravis du calme et de la sérénité qui règne dans cette marina.

La coupe du monde de football bat son plein. Chaque restaurant et bar de la région propose les matchs sur de superbes écrans plats flambants neufs. La bonne humeur règne partout car l’équipe du Portugal porte l’espoir de victoires dans tous les cœurs Portugais. Nous assistons à une rencontre entre le Brésil et une équipe adverse dont je ne me rappelle plus la nationalité ; c’est du délire dans la salle dès qu’un but est marqué par un brasileiro. La joie est tellement immense que le restaurant vibre sur ses fondations et mes petites se bouchent les oreilles. Malheureusement, le Portugal rencontre l’Espagne ; son ennemi juré. Alors que la sélection portugaise venait d’éclater la Corée par un score fleuve et un jeu magnifique, elle perd le match d’un tout petit but. Les rues se vident, les visages se ferment, la tristesse envahie les cœurs ; la coupe du monde, c’est fini pour eux. Ils pourront tout de même s’enflammer encore un peu avec leurs frères brésiliens.

Nous vivons notre routine en toute sérénité ; les promenades en ville, les matchs, les toilettes des petites, les conversations avec d’autres navigateurs, Julie, dont l’équipage nous a rejoint, se régale aussi. Nous vivons ces moments de grand bonheur dans la félicité et la paix. Personne ne nous agresse, ni les autorités, ni les officiels de la marina, ni même une éventuelle délinquance ; elle n’existe tout simplement pas. Chaque rencontre est un bonheur de simplicité et de chaleur humaine. Au bout de la première semaine de présence à Praia da Vitoria, nous faisons la connaissance d’une petite famille d’américains. Lui est un sergent stationné aux Açores dans une base située à Terceira, elle, s’occupe de sa petite fille et de son dernier, un petit garçon plein de vie. Nous sommes invités chez eux, sa mère, en visite sur l’île, est aussi de la fête. Nous passons d’agréables moments en leur compagnie. Malgré le rang modeste de ce sergent d’active, nous sommes surpris des moyens financiers mis à la disposition des membres de l’armée américaine. La maison de location prise en charge par l’état est immense et complètement neuve. Pareil pour la voiture, une Land Rover neuve obtenue grâce à l’armée et à un accord spécial passé avec plusieurs constructeurs pour équiper ses personnels outre-mer. Nous nous rendons tous ensemble dans un village voisin pour assister à un truc que nous ne connaissions pas avant cet instant ; La Féria, une activité estivale qui implique le peuple et quelques taureaux. Tout le village est là. Nous nous sommes installés à distance respectueuse du passage des bovins. Une fois encore, l’esprit bombardé de quelques mots qui ne véhiculent aucune image, demeure stoïque, voir apathique face à un phénomène inconnu.

En attendant je ne sais pas encore bien quoi, nous allons voir trois box fermés à l’intérieur desquels se tiennent trois taureaux. Nous les photographions d’une petite ouverture. La tête de l’un d’entre eux se retourne légèrement de quoi laisser apparaître un œil rendu mauvais par une attente trop longue et un sentiment de claustrophobie certain. Nous regagnons notre poste d’observation tranquillement. En passant devant une buvette montée pour la circonstance, nous nous attardons sur un DVD qui passe en boucle et qui nous montre enfin des images de cette fameuse Féria. Je n’en crois pas mes yeux. Des fous furieux se baladent devant des taureaux monstrueux en les excitants de la main ou de la voix. Les monstres débandent leurs muscles et surprennent les infortunés provocateurs par des charges héroïques souvent meurtrières. Les pauvres bougres effectuent des loopings aériens affreusement spectaculaires qui ne laissent rien présager de bon quant aux atterrissages. Les scènes se succèdent, avec toujours la même conséquence inéluctable ; les lilliputiens, en rapports avec la taille des taureaux, se font tous destroyer en atterrissant brutalement, plus ou moins en kit et dans des positions souvent grotesques, sur les pavés locaux abondamment arrosé de bière et autres sécrétions humano-bovines.

Rendus sur notre promontoire d’observation, j’analyse avec beaucoup plus de précisions cette fois-ci, les éventuelles situations générées par les trajectoires possibles des taureaux qu’on va lâcher dans la foule. Je ne veux pas que mes petites femmes se retrouvent nez à nez avec plus d’une tonne de barbaque en colère. C’est avec une certaine appréhension que nous entendons le premier pétard ; il prévient la population, dont une bonne partie se trouve déjà dans un état d’ébriété préoccupante, que le taureau va être lâché et que par conséquent, il est préférable de se mettre à l’abri. Le moment fatidique arrive enfin, toutes les têtes sont rivées sur un des trois enclos. Un volontaire perché sur la boîte à taureau, tire sur un cordage et ouvre la portière.

Un taureau brun passablement irrité s’engouffre vers la lumière et déboule sur une place maintenant déserte. Un cordage a été passé autour de son cou ainsi qu’un foulard de couleur rouge, et des froufrous décoratifs sur les cornes. Trois équipes de 5 hommes chacune maintiennent fermement le gros cordage à la main. Je respire un peu mieux comprenant maintenant que la bête demeure tout de même sous une forme relative de contrôle. Des lignes peintes sur l’entrée des rues qui ceinturent la place, indique les zones au-delà desquelles le taureau sera stoppé par le cordage et les hommes. La masse de villageois excitée se cantonne à peine derrière ces lignes virtuelles. Quelques illuminés commencent déjà à papillonner autour du taureau, certains agitent des parapluies rouges et autres tapis ou vestes devant la bête qui s’élance, fonce tête basse et rate toujours son objectif. Je remarque avec quelle dextérité, ces hommes virevoltent devant la truffe du colosse sans jamais se faire happer. Ils connaissent ses limites et ses faiblesses. Certains tapotent sa tête et entame immédiatement une danse autour de lui en restant dans un cercle de giration plus petit que celui dont est capable le taureau. S’en suit une farandole irréelle entre homme et animal dont l’issue est parfois fatale, comme nous l’apprennent les coutumiers du fait.

Le taureau se déplace fièrement vers des groupes de téméraires qui se jettent à l’abri de lourdes protections en bois posées à même le sol. Les parapluies et autres tapes irritantes pleuvent sur le mufle du taureau qui se cabre, baisse son imposante paire de cornes et démantibule avec une puissance surprenante le rempart devenu bien frêle. Les hommes tirent sur le cordage tandis que d’autres attirent l’animal courroucé vers une autre destination. Le voilà qui fonce à travers la place remplie d’une foule paniquée détalant dans toutes les directions pour se replier derrières les lignes virtuelles. Je vois clairement l’effroi écrit en toute lettre sur les visages de ces hommes en fuite. Ils éclatent de rires au comble de l’excitation une fois en sécurité. Puis ils repartent à l’assaut du mastodonte espérant s’attirer ses foudres et sentir peut être une fois, son souffle rauque.

Le rituel de cette Feria là, et le clou du spectacle, consiste à attirer le taureau sur une jetée du port attenant pour l’inciter à plonger dans l’océan à la suite des hommes appâts. En quelques pirouettes savantes, 5 ou 6 gars, se font poursuivre sur la fameuse jetée glissante et se jettent à l’eau suivis du taureau plus en colère que futé. Il gratifie la foule d’un superbe plongeon ! De retour à terre par une pente inclinée couverte d’algues vertes ultra glissantes, il se ratatine plusieurs fois avant de se retirer enfin dans sa boîte. On se restaure, une ou deux bières, un coup de pétard retentit, et c’est reparti pour le deuxième taureau.

On pourrait s’abandonner à penser que tout ceci paraît bien puéril, voir sous-développé en regard du degré de sophistication qu’ont atteint certaines de nos sociétés contemporaines. Je crois au contraire que ces gens, capables de s’engager dans des activités risquées voire potentiellement mortelles, font preuve d’une forme de courage tout à fait remarquable. Moi, je ne me risquerais certainement pas à approcher de tels mastodontes, mais je suis forcé de reconnaître, voire d’admirer, une telle bravoure. Bravo ! Nous repartons éblouis et rassurés par cette expérience car, au terme de cette confrontation homme-animal, les taureaux ne seront pas exécutés comme dans les arènes espagnoles, et aucun accident n’est venu ternir la fête. De retour à la marina, nous remercions nos amis américains grâce auxquels nous venons de découvrir une nouvelle facette des Açores.

Le temps s’écoule magnifiquement sur l’archipel. Même si la température de l’eau ne nous encourage pas à nous baigner, à part une ou deux tentatives toujours initiées par nos filles, le climat s’est adouci ; il fait bon presque tous les jours. J’ai enfin réussi à nettoyer Constante grâce à l’eau douce du ponton. Le voilier à retrouvé son allure de jeunesse. Même la bande jaunâtre contractée dans les fleuves de Guyane française, a disparu sous l’action d’un acide phosphorique.

Nous effectuons une visite à la très jolie ville de Praia da Heroismo, le temps de se balader et de voir encore un match de foot, puis nous revenons en bus au bateau. Nous projetons de partir vers Sao Miguel pour préparer le voilier, faire les pleins et s’élancer vers le dernier bras d’océan à traverser pour fouler du pied la terre de notre vieille Europe.

30 Juin 2010, nous partons de Praia da Vitoria à 16h20 en compagnie de Julie. Le vent est superbement orienté, nous passons une nuit paisible et arrivons à la Punta Delgada à 8h00 en ce matin du 1er Juillet. Le ciel est bas, je rentre dans l’avant port sous grand voile seule, me met bout au vent et affale tout. J’attends que Michel de Julie ait terminé sa manœuvre d’accostage, et me positionne derrière lui au ponton du fuel. L’idée est de faire le plein tout de suite avant de rejoindre une place à la marina. En attendant les employés de la station, une asiatique Singapourienne se promène sur le port avec son chien, Meng est aux anges ; rencontrer une compatriote si loin de son pays relève du miracle. Nous faisons le plein et partons nous placer dans une marina magnifique. Les longueurs des bateaux sont relevées sur les papiers de francisation. Ici, nous sommes loin des pompes à fric européennes qui vous mesurent au cordeau afin de ne pas omettre le moindre millimètre à facturer. Nous ferons les frais de cet acharnement en France quelques semaines plus tard. Le staff de la marina se révèle une fois de plus extrêmement sympathique. Notre absence d’assurance ne crée aucuns problèmes ; nous sommes une fois de plus accueillis superbement sur une île des Açores.   Nous retrouvons aussi les amis de Julie sur le superbe voilier hollandais « Fides ». Ton et Ake nous invitent tous pour une soirée à bord de leur voilier. Ils nous racontent leur traversée difficile, le gros temps, 50 nœuds de vent et des vagues qui déclenchèrent un incendie à bord par court-circuitage de certains fils électriques liés aux panneaux solaires. Le vin coule à flot et l’amitié se libère de toutes ses contraintes sociales. Nous rions du rire des survivants, tellement heureux de se retrouver si loin. Que faudrait-il pour que les hommes s’apprécient sincèrement ? Pour qu’une amitié constructive régisse leurs comportements ? Alors que cette interrogation fugace se dissipe déjà, je promène mon regard dans le magnifique carré de Fides, sur les visages de mes amis. Tous rayonnent de joie et de lumière. La Hollande vient d’éliminer le Brésil de la coupe du monde. Même pour Ton et Akke qui ne sont pas des fans de foot, c’est une grande satisfaction et une fierté d’appartenir à une nationalité si bien représentée.

Pour nous Français, c’est la débâcle depuis le début du tournoi. Nos joueurs insultent leur entraîneur, se rebellent et se permettent de conduire une grève des entrainements. La planète entière s’offre le loisir d’un vaudeville à la française. Raillée, ridiculisée, l’équipe de France, telle une petite fille gâtée n’ayant rien compris des enjeux qui pesaient sur ces épaules, est repartie vers son pays dès le premier tour, encore gonflée d’une colère minable. Il faudra quelques jours encore, au contact des médias français et internationaux pour que ces joueurs mesurent, et pour certains seulement, l’ampleur des dégâts.

Que pouvions-nous espérer de tels individus ? Comment confier la bannière nationale d’un pays à des jeunes surpayés dont la réussite est plus un pied de nez à l’état, qu’une volonté sincère de représentation. Il faut se défoncer pour brandir avec fierté l’étendard d’une nation sur les terrains d’une compétition mondialement acclamée. Que n’aurais-je pas donné pour jouir d’un tel privilège.

De retour en France, nous découvrirons un sport qui ne m’intéressait pas jusqu'alors, mais vers lequel, le dégoût que m’a inspiré notre football « français » m’a orienté : le rugby. Face aux équipes étrangères, ce sont des jeunes motivés et déterminés qui s’arrachent pour gagner. Ils montrent l’image d’une France conquérante, solide, unie, propre et fairplay. Sur les terrains de rugby, « qu’est ce qu’ils se mettent », pourrait-on dire avec humour, et pourtant, malgré un engagement physique d’une rudesse qui fait parfois frémir, pas un de ces gars ne se plaint. Ils se relèvent, se serrent la main et repartent au jeu.

On est loin des victoires volée par des arbitres véreux, ou des joueurs de foot qui ne le sont pas moins. Fautes feintes, penalties ou hors jeu imaginaires, contrôles de mains illicites dont certaines seraient même bénies par Dieu ! Quel spectacle lamentable que de voir ces fillettes à peine touchées, se désintégrer à terre, après une dizaine de tonneaux. Visage écarlate, révulsé par une souffrance abominable, le corps tendu comme un arc aux limites de l’agonie, on attend l’entrée de la civière pour les évacuer aux urgences sur l’hôpital le plus proche, mais le ralenti démasque presque toujours l’ampleur de ces perfides simulations.

Ma foi, nous préférons en rire avec nos amis Hollandais, Brésiliens et Portugais. Bientôt nous serons en Espagne, une autre grande nation de football. Avec l’équipe Nationale qui atteint les demies finales, c’est un pays en fête que nous devrions découvrir bientôt.

Il est temps de reprendre la mer car nous pensons au rendez-vous que nous avons organisé avec mon frère et sa famille. Nous devons nous trouver à Minorque à la fin Juillet pour nous retrouver après une longue absence de 4 années. Ma sœur et ses enfants feront aussi partie de la fête. Nous effectuons les ultimes préparations : vérification du gréement, des systèmes de navigation et de génération d’énergie. Tout est dans le vert.

5 juillet 2010 ; Voici un mois que nous sommes aux Açores. Nos « sea legs » (jambes marines) ont disparu avec le confort des deux marinas qui nous ont si merveilleusement bien accueillis. Bien malgré nous, des racines se sont déjà bien implantées dans ce sol hospitalier. La gentillesse des Portugais, l’ambiance chaleureuse, l’énergie de l’événement planétaire que représente la coupe du monde de football et la splendeur des paysages nous ont enveloppés dans une ouate de bien-être. Nous sommes tellement bien ici, mais il faut partir.


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